La distinction morale, nouvel objet de désir et de pression sociale

Le besoin de se distinguer est plus fort que jamais. La classe moyenne-supérieure veut émerger d’une foule standardisée dans ses modes de vie. La surenchère morale joue ce nouveau rôle, et tend à écraser toute position contraire.

Ce désir de distinction est alimenté par la primauté donnée dans nos culture occidentales à la notion de liberté. Il est plus que désirable d’être libre (ou de se croire libre) de nos jours en occident. Surtout depuis la victoire du “monde libre” sur le communisme et la chute de l’empire soviétique en 1991.

Or, rien de plus insupportable pour quelqu’un prétendument libre, que de vérifier tous les jours qu’il emprunte les mêmes couloirs de métro que des milliers d’autres travailleurs, qu’il réalise le même travail bureaucratique, qu’il achète les mêmes vêtements, part en vacances au même endroit.

C’est pourquoi les gens cherchent tant à se distinguer, à sortir des “sentiers battus”, à trouver leur propre voie. Les plus riches se payent des vacances hors du commun, des parcours authentiques et hors de prix. Les marques cultivent la personnalisation, comme le secteur automobile qui permet de choisir la gamme extérieure et intérieure des couleurs de sa voiture.

Les magasins de bricolage et de décoration sont en pleine croissance, les ouvrages et tutoriels sur le sujet s’arrachent, le do-it yourself est définitivement « tendance ». Il permet de se distinguer doublement : par la création d’un cadre de vie unique, mais aussi par l’admiration que l’on suscite auprès des autres, pour son talent créatif ou manuel.

D’autres se passionnent pour la course à pied, mais avec la carotte de la récompense égocentrique : l’affichage public de son parcours et rythme, via des publications sociales comme Fuelband ou Fitbit. Assurer une performance, pouvoir se prévaloir d’un certain niveau, “réussir” en quelque chose. Autant de manières d’émerger de la foule uniforme et crier au monde : j’existe, je suis différent, je mérite de l’attention (et plus que mon voisin, si possible).

Nous sommes uniques, tous talentueux et il n’appartient qu’à nous d’exprimer et révéler au monde cette capacité, d’être « nous-mêmes » comme nous le rabâche les publicités qui promettent l’unicité par le produit industriel (c’est fort). Toute cette illusion n’a d’autre dessein que de décharger la responsabilité de notre bien-être et bonheur sur nous -mêmes, via l’idéologie néo-libérale.

Mais là encore, il devient de plus en plus dur d’émerger, car tout le monde se met au bricolage, à la déco, à la cuisine, encouragés par des émissions de télé-réalité qui mettent en scène les plus talentueux.

LA RECTITUDE MORALE, NOUVEL OR SOCIAL

Soutenir les droits des minorités ethniques, sexuelles, religieuses, des animaux, de la planète… Montrer que l’on est juste, bienveillant envers tous est devenu un moyen de gagner de la visibilité et du crédit social.

Phénomène qu’outre-Atlantique, on nomme le “virtue signaling”.

La distinction dans les groupes sociaux favorisés ne se fait plus tant sur les acquis matériels (voiture, vêtements…) que sur les attitudes et comportements qui se doivent d’être conformes à une vision strictement égalitaire.

Dans certains groupes, les objets de valeur, les marques sont même totalement disqualifiés, car ils encouragent une société de consommation prédatrice de l’environnement. En réalité, on continue de consommer beaucoup, mais en choisissant soigneusement les marques éthiques, véganes, socialement responsables. Celles qui sont cautionnées par le  groupe.

Les réseaux sociaux encouragent ces attitudes par le gain social qu’on en tire à moindre effort, il suffit d’une déclaration, d’une réprobation publique ou d’un simple like pour afficher sa vertu.

UNE NORME IMPOSÉE PAR LES PLUS BRUYANTS

Les réseaux, à commencer par Twitter, favorisent aussi ces comportements par la pression qui s’exerce sur ceux qui souhaitent s’en affranchir.

Les groupes communautaires sur-représentés sur les réseaux sociaux y trouvent un porte-voix formidable à leurs revendications. Très organisés, leurs membres tombent à plusieurs sur les malheureux qui ont le malheur de faire entendre un avis discordant.

Ainsi se construisent des opinions à partir des avis qui semblent majoritaires, car plus fortement et fréquemment exprimés. Le conformisme social et le déficit d’esprit critique de jeunes publics finit de consolider une norme morale qui devient vite dogmatique.

L’affaire” de la ligue du LOL est l’un des exemples de ces mécanismes puissants de conformisme, sous la double incitation de la carotte et du bâton social. 

Un grand nombre de jeunes adultes, dont beaucoup de journalistes, ont condamné publiquement, sans mesure, ni discernement les personnes mentionnées sur une obscure liste de coupables, sous la pression de quelques-uns. 

Que certaines personnes aient ou non mérité tout ou partie de l’opprobre qui les a touché n’est pas mon propos. Bien que j’ai trouvé assez détestable les mouvements de meute aveugles (quelle que furent les cibles).

Ce qui m’intéresse, c’est la force de l’évidence qui s’est imposée à tous et la vindicte incroyable qui s’exprimait sur toute personne prenant la défense de tel ou tel accusé. Carotte sociale pour ceux qui hurlaient avec les loups, bâton pour ceux qui osaient contester cette violence.

CONCURRENCE DES CAUSES

La question ethnique devant la question sociale. Dans l’exemple ci-dessous, le twittos-journaliste dénonce le manque d’apprentis journalistes de couleur parmi ceux retenus par France TV pour un CDD d’été.

Il lui importe peu qu’il s’agisse de jeunes de milieux défavorisés proposés par l’association La chance media, ils sont quand même bien blancs. 

Il n’est pas impossible qu’on ait affaire à de la discrimination de la part de France Télévisions, mais de manière inconsciente alors, car ils ont plutôt intérêt à faire le contraire. L’objectif de l’opération étant de communiquer ses efforts en faveur de l’égalité des chances, il est plus “efficace” de choisir des personnes de couleur.

Mais il n’est pas impossible non plus, que le choix des apprentis journalistes ait reposé sur un mélange de critères professionnels et sociaux et que le niveau de ceux qui ont été choisis était simplement meilleur. Il est en tout cas impossible de le dénoncer sur la seule preuve visuelle du choix final des candidats. Sauf à réclamer une discrimination positive, c’est à dire le choix sur quotas, indépendamment de critères de performance. 

Ce parti pris là est particulièrement contre-productif sur le long terme, car il est le plus sûr moyen de créer du racisme et de la discrimination larvée, via la suspicion permanente : « ah oui, il a bénéficié d’un passe-droit, il ne mérite pas vraiment sa place”.

Autre hypothèse : c’est au niveau de l’entrée en école de journalisme, que la sélection sociale ou ethnique a lieu et que les candidats de couleur sont écartés. La discrimination sur l’apparence physique/ethnique aurait donc eu lieu lors du concours pour intégrer les écoles.

Ou bien encore, le tri social a lieu avant, à l’école. Je me souviens de conseillers d’orientation qui décourageaient par avance les élèves de se présenter à l’entrée dans les grandes écoles, car « tu ne te rends pas compte, elles sont très dures d’accès, il vaut mieux viser plus bas ».

Il n’est pas interdit de penser que l’horizon proposé aux personnes de couleur soit plus restreint, comme celui offert aux personnes handicapées, aux banlieusards, à toute personne ne faisant pas partie de l’élite sociale, a priori. Le frein psychologique – encouragé par l’environnement social – est déterminant dans les facteurs de réussite de l’individu, et il est probable que ce soit encore plus dur si vous cumulez milieu social modeste et couleur de peau.

Autre possibilité encore, ce n’est pas tant le critère de couleur qui jouent dans la sélection, mais plus des critères socio-culturels indirects : accent, attitudes, tics de langage qui défavorisent les candidats des quartiers pauvres. Quartiers largement occupés par des populations d’origine étrangère, de couleur très probablement, bien qu’il soit impossible de le prouver car les statistiques ethniques sont strictement encadrées (et peu utilisées, de fait).

Bref, l’exercice de la preuve de discrimination raciale est très compliqué, car il est difficile d’isoler le facteur couleur de peau d’autres facteurs socio-culturels. On peut simplement faire l’hypothèse raisonnable d’une sorte de cumul des handicaps économiques, sociaux-culturels, ethniques

Quoi qu’il en soit, en voit bien ici que la question sociale est supplantée par la question ethnique, lors qu’elles sont quasiment indissociables ! Plutôt qu’oeuvrer en commun pour une meilleure justice sociale en général, certains se concentrent sur un seul problème spécifique, une seule chapelle, une seule communauté.

Ce genre d’affrontement entre des causes concurrentes est fréquent sur les réseaux sociaux, qui révèlent et accentuent les fractures et l’atomisation de la société française

Les gens de couleur contre les pauvres, les descendants d’esclaves contre les héritiers de la Shoah, le Téléthon contre le Sidaction… On se souvient de Pierre Bergé qui pestait contre le Téléthon sous prétexte que celui-ci absorbait toute la charité privée, au détriment du Sidaction qu’il promouvait.

Ça me rappelle cette intervention d’Olivier Besancenot à ONPC le 3 mars 2018 sur le « poison de la division » (voir à 11mn42) :

SURENCHERE DE VERTU ET INDIGNATION PERMANENTE

Attaqués par toutes les communautés et désireux d’afficher une rectitude morale parfaite, les socionautes – surtout sur Twitter – n’ont de cesse de dénoncer les écarts à la vertu de telle ou telle personnalité, marque, institution. 

Pas un jour sans indignation d’un Twittos sur tel propos sexiste, homophobe, raciste, genré… Tout acte s’éloignant de la norme visée est condamné sans nuances. 

Je pense à ce malheureux Antoine Griezmann qui, s’étant grimé en Harlem Globe-trotter, a été conspué pour le racisme de son “black-face”. Alors qu’il ignorait totalement la signification historique de cette pratique datée et américaine, et souhaitait seulement rendre hommage à des sportifs qu’il admire.

Je pense aussi à cette surenchère de radicalité chez certaines féministes sur Twitter qui les rend très agressives vis à vis de tous ceux qui n’adoptent pas leur position et sont jugés trop timorés, voire complices de “l’oppression masculine”. 

Déjà apparaissent les premiers signes d’une auto-censure organisée par les anglo-saxons avec les sensivity-readers. Ces relecteurs sont chargés de supprimer les propos des auteurs qui pourraient susciter une polémique. Une manière d’éviter tout bad-buzz, mais surtout de lisser et aseptiser le contenu des ouvrages.

Il faut ajouter toutefois que les communautés de réac’ qui s’opposent à tout changement de la société ne sont pas moins organisées et usent de la meute avec grande aisance, comme en témoignent les raids de l’extrême-droite sur Twitter ou Facebook. Le registre moral n’est alors pas d’aller vers une meilleure société, plus juste, plus égalitaire, mais de défendre un territoire, de préserver un art de vivre, une culture, une religion « éternels ».

Leur discours et le pouvoir d’attraction de ceux-là sont heureusement beaucoup moins forts après des jeunes publics, mais il est évident que l’agressivité et la violence ne sont pas du tout une exclusivité de ceux qu’on nomme les SJW, « social Justice warriors ».

Il y a une bataille générale de minorités agissantes sur les réseaux sociaux (principalement) pour la définition des normes qui doivent s’imposer à tous. Ceci favorise les raccourcis, les emballements émotionnels et, in fine, les choix insuffisamment pesés via un débat public, sans doute plus lent, mais nécessaire à notre démocratie.

Pris dans cet effet loupe d’une poignée de radicaux qui usent de l’intimidation sociale, le risque n’est pas mince de développer l’autocensure chez la majorité invisible. Les discrets, ceux qui se posent des questions, ceux qui ne veulent pas d’ennuis. Et y compris chez les jeunes journalistes qui doutent, ou se laissent embarquer par l’effet de groupe.

Cyrille Frank

Sur Twitter
Sur Facebook
Sur Linkedin

A LIRE AUSSI :

Cyrille Frank

Journaliste, consultant, formateur. Bonnes pratiques éditoriales, écriture, nouveaux formats, diffusion et monétisation des contenus. Engagement de la communauté et crowd-sourcing.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

dolor. adipiscing risus. ipsum dapibus id