La nuance, contre le simplisme et la brutalité des vaniteux

« Nuance ! La puissance du dialogue » est un guide précieux à usage des citoyens et des médias, pour instaurer ou restaurer un dialogue constructif.

Julien Lecomte, formateur, enseignant et auteur de l’excellent blog philomedia.be a publié cet ouvrage en janvier 2022. Il y a d’emblée un malentendu à dissiper quant à son titre.

La nuance de Julien, telle qu’il la conçoit, n’est pas un renoncement à l’action, à l’émotion ni à la radicalité. Ce n’est pas une position « moyenne » ou « neutre » qui se voudrait un équilibre factice entre des positions contraires.

Julien conçoit tout à fait que l’indignation, la révolte, voire la violence puissent être légitimes, dans certains cas. Le combat mené actuellement par les Ukrainiens pour leur liberté en fournit un dramatique exemple. Mais, il faut reconnaître que ce qui doit relever de l’exception a plutôt tendance à devenir la norme, à mesure que la cohésion sociale s’étiole.

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Contre la polarisation et les affrontements binaires

Son propos consiste notamment à dénoncer la tendance actuelle à la polarisation des opinions et l’affrontement binaire, encouragée par certains médias et réseaux sociaux.  Cette opposition systématique participe selon lui à la destruction du « vivre ensemble », à l’accentuation de la fragmentation sociale déjà à l’oeuvre dans nos sociétés pour des raisons multiples.

A ce sujet, je vous invite à lire les différents ouvrages de Jérôme Fourquet qui montrent combien les inégalités socio-économiques, accentuées par la globalisation et la remise en cause de l’Etat-providence, conduisent à détruire la cohésion sociale. Les différents mouvements sociaux tels que les Bonnets rouges, les Gilets jaunes ou les tensions communautaristes en sont partiellement le fruit.

« Nuance ! » est plutôt un appel à la complexité, au discernement et à l’ouverture au dialogue constructif.

D’abord, il s’inscrit dans un cadre conceptuel que je partage totalement et qui réfute à la fois le dogmatisme et le relativisme absolu. La recherche de la vérité est un objectif louable, même si la tâche n’est jamais achevée. Kant pourrait dire que la vérité doit être « l’objet d’une finalité sans fin » (il parlait de la recherche esthétique, mais après tout, c’est une forme de vérité, parmi d’autres).

Ce point est essentiel, car il y a une confusion trop fréquente aujourd’hui entre la reconnaissance du caractère non-absolu de la vérité, y compris scientifique, et l’abandon total de toute tentative pour distinguer le vrai du faux. Ce, sur fond de revendication des subjectivités individuelles. Le « à chacun sa vérité » vient saper la possibilité d’une intersubjectivité et d’une discussion constructive.

Si la gravité newtonienne n’est pas un principe universel, puisqu’il n’est pas valable à certaines échelles micro ou macroscopiques, il n’en reste pas moins que si vous sautez du 10e étage, vous vous écrasez. Le nihilisme rationnel est un péril social terrible, car il détruit tout cadre de discussion commun. On en voit les effets délétères aujourd’hui avec certains individus perdus dans des théories du complot qui remettent tout, ou presque, en question. 

On s’approche du doute hyperbolique de Descartes, théorie fondatrice de son cogito, selon laquelle, il est possible que ma perception soit le fruit d’un « malin génie » qui me trompe en tout. Sauf, que Descartes s’en sert au contraire comme bien de départ de son appel à la raison, car ce doute prouve en soi qu’il pense et donc qu’il existe, première forme d’autonomie de sa pensée.  « s’il n’est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d’aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement ». 

Julien Lecomte émet plusieurs recommandations individuelles et collectives pour une meilleure hygiène relationnelle et informationnelle.

1. Considérer autrui comme un partenaire et non un adversaire

il faut tâcher de coopérer et non pas d’affronter. Exception faite de ceux qui ne vous respectent pas et pratiquent la mauvaise foi pour vous dominer (voir point 6). Il semble hélas que beaucoup soient plus préoccupés par le désir d’imposer leur ego, que par l’envie de s’approcher du vrai.

2. Laisser l’autre développer ses idées

Ecouter n’est pas un renoncement, ni une faiblesse. Ecouter n’est pas adhérer. C’est même souvent l’occasion de connaître plus en détail les arguments adverses, pour mieux déceler ses failles et les contrer éventuellement. C’est parfois aussi l’occasion de revoir son jugement, de le compléter ou l’affiner à l’aune des arguments et du savoir de son interlocuteur.

Discuter doit être un enrichissement, pas un combat de coqs.

3. Rester ouvert, envisager qu’on puisse se tromper

Laisser de la place au doute. Mais un doute encadré par le raisonnement et le travail (Julien parle d’effort, et même « d’ascèse »). J’ai des convictions qui reposent sur une réflexion et des informations qui me semblent crédibles. Mais je garde à l’esprit qu’il me manque peut-être des éléments d’appréciation, ou que certains faits que je tiens pour acquis peuvent être imprécis, exagérés, incomplets, voire faux.

D’où la nécessité de « penser contre soi », c’est à dire de confronter son opinion aux arguments contraires, de les examiner sérieusement, au risque de démolir le bel édifice intellectuel qu’on s’est forgé avec le temps. Construction mentale qui nous rassure et alimente aussi notre vanité. Les principaux freins à notre connaissance sont nos multiples biais cognitifs.

4. Ne pas avoir peur de changer d’avis

Si les arguments sont convaincants, il faut accepter de changer d’avis. Se ranger à la raison n’est pas une défaite, au contraire. S’accrocher à son idée – contre l’évidence – témoigne au contraire d’un orgueil mal placé, signe de faiblesse psychologique autant qu’intellectuelle.

Evidemment, il sera d’autant plus difficile de reconnaître son erreur que l’on se sera montré arrogant dans la discussion. D’où la nécessaire prudence et mesure dont il faut faire preuve, avec tous ses interlocuteurs. Sinon, c’est prendre le risque de s’enfermer soi-même plus tard dans un déni stupide, pour « garder la face ».

5. Ne pas rabaisser l’autre ou tenter de le dominer

Ne pas s’attaquer à sa personne, mais ne juger que les idées sur la base d’une argumentation. Ne pas céder aux provocations de son interlocuteur et tâcher de replacer le débat sur le terrain des idées. Ou renoncer au dialogue, si l’autre se montre irrespectueux.

6. Tâcher de se préserver

Ne pas discuter avec ceux qui n’ont aucune envie d’échanger, mais veulent seulement « vaincre » par la rhétorique. Je trouve la popularité de cette discipline assez révélatrice de l’époque. Si l’idée est de se prémunir des tentatives de manipulation discursive, très bien. Mais je crains que la motivation de ceux que la rhétorique fascine soit surtout de l’emporter dans des joutes verbales futiles et vaniteuses.

7. Faire preuve d’empathie, être capable de se décentrer

Tâcher de comprendre les raisons pour lesquelles autrui pense ce qu’il pense, sans pour autant adhérer forcément à son discours.

« La plupart des chômeurs sont des fainéant » est une assertion injuste et fausse que les chiffres et les faits invalident. Pourquoi un nombre significatif de personnes croient en cette idée pourtant (et le président Macron le premier, semble-t-il), voilà qui mérite examen.

Est-ce parce que cette vision glorifie en contrepoint « ceux qui se lèvent tôt », comme dirait Nicolas Sarkozy ? Est-ce par la généralisation d’un cas d’espèce rencontré, le fameux « fainéant qui profite du système ». Est-ce par son rôle de « bouc émissaire » qui concentre les frustrations et les rancoeurs d’une vie, par transfert émotionnel, comme dirait Freud ?

Comprendre n’est pas accepter, mais cela permet de mieux réfléchir aux moyens d’infléchir ces perceptions.

8. Faire preuve de discernement

Réfléchir aux propos échangés, au contexte de leur émission, à leur éventuelle polysémie sémantique. Julien prend l’exemple de « je suis Charlie » qui peut exprimer des opinions très diverses.

Il peut s’agir d’une solidarité de principe face à l’horreur d’un acte terroriste. Il peut exprimer un soutien à la liberté de critique des religions. Il peut encore défendre la ligne éditoriale satirique particulière du journal.

A contrario, le « je ne suis pas Charlie » peut exprimer des points de vue tout aussi différents : un soutien direct aux terroristes, la dénonciation de la ligne éditoriale de Charlie Hebdo, dont l’humour grinçant peut heurter la sensibilité de certains, la condamnation d’une « provocation irrespectueuse » des croyances d’autrui…

Dénoncer les prises de position de manière uniforme, sans connaître les motivations de chacun est un raccourci qui ne fait pas avancer la discussion, ni la réflexion. C’est une absence manifeste de discernement.

9. Ne pas se laisser absorber par des débats vides et inutiles

Cette question concerne autant les citoyens que les professionnels de l’information. Certains polémiques comme Le Pen ou Eric Zemmour sont passés maîtres dans l’art de susciter l’attention par des phrases excessives et choquantes.

Le mieux serait d’ignorer ces détournements du débat public et non de relayer, ni même les dénoncer. Le problème est hélas structurel pour ce qui concerne les médias audiovisuels comme les chaînes d’info en continu, dont les revenus reposent sur l’attention du public, dopé à ces stimulus émotionnels.

Les médias doivent reprendre la main sur leur agenda et ne plus se laisser manipuler, ni même être complices d’un mécanisme gagnant à court terme mais suicidaire à long. Il suffit de se constater le déclin d’intérêt d’une part croissante de la population vis-vis de l’information, anxiogène et vaine. Sur Twitter, l’opposition systématiques des factions rend impossible toute discussion apaisée et décourage de plus en plus de monde.

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10. Repenser certains formats éditoriaux

Les formats audiovisuels en particulier mériteraient selon Julien Lecomte une refonte sévère pour permettre un traitement plus profond et précis des sujets d’information. Il faudrait s’éloigner du combat de coqs divertissant, pour parler à l’intelligence du spectateur/auditeur.

Je ne saurais abonder trop avec ce propos. Il est évident qu’il semble impossible d’apporter un éclairage et de l’intelligence avec des émissions qui ne cherchent qu’à divertir, voire à abêtir le public. Le temps de parole laissé aux intervenants, le choix des participants choisis pour leur qualité d’argumentation ou leur agressivité, la mise en contexte ou le prétexte à dérision… le format est déterminant dans le résultat final et l’enrichissement ou non du public in fine.

On le mesure en comparant la qualité des plateaux de 28 minutes avec ceux de Cyril Hanouna, dont la prétention à vulgariser la politique, se réduit à décomplexer la vulgarité. Ce genre d’émissions ne fait qu’accentuer des inégalités socio-économiques et culturelles initiales, au lieu de chercher à les réduire.

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CONCLUSION

Je recommande fortement cet ouvrage – vous l’aurez compris – car il met en exergue les principaux mécanismes qui entravent l’expression de débats sinon apaisés, du moins constructifs. Ce livre permettra aussi à chacun de réaliser son examen de conscience, afin de modifier peut-être sa manière d’interagir avec autrui. il délivre enfin des conseils avisés pour ne pas envenimer les discussions, ne pas alimenter de controverses inutiles et se protéger soi-même.

Cyrille Frank

Directeur de l’ESJ-Pro Media Paris

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