Le bonheur pour tous, la géniale invention libérale et totalitaire

Les injonctions au bonheur foisonnent sur les réseaux sociaux via les visuels inspirationnels, notamment. On les retrouve aussi dans l’abondante littérature en développement personnel, ou même en entreprise. Et pour cause : c’est une invention du libéralisme, pour son propre bien.

Dans son excellent billet, Sophie Gourion se demande si le bonheur est soluble dans les visuels aspirationnels.

« Du « chief hapiness officer » à tous les gourous du développement personnel et autres vendeurs de pelles : tout le monde a compris qu’il y avait un potentiel de business fructueux derrière la promesse du bonheur ».

Sophie souligne fort justement le côté très culpabilisant de ces injonctions au bonheur qui pullulent sur les réseaux sociaux, comme ci-dessous : « Le bonheur ne résulte pas de ce que l’on obtient, mais de ce que l’on donne”.

Toutes ces petites phrases apparemment anodines et positives constituent en réalité une double peine pour la personne qui les lit . « Non seulement elle souffre mais elle culpabilise en se disant qu’elle ne doit son malheur qu’à elle-même » explique Sophie avec justesse.

Et pour cause : elles sont le fruit du néo-libéralisme anglo-saxon.

“SI JE VEUX, JE PEUX” – JUST DO IT – MYTHE FONDATEUR DE LA MÉRITOCRATIE AMÉRICAINE

C’est la base du contrat social américain : tout le monde peut réussir, à condition de se relever les manches et de le mériter par son travail. L’origine de cette idéologie est née avec Martin Luther au 16e siècle.

Comme l’a fort brillamment expliqué Max Weber dans son « Ethique protestante et esprit du capitalisme », le capitalisme est issu du protestantisme, car celui-ci considère la réussite matérielle comme le signe d’une bénédiction divine. Ce, contrairement aux catholicisme qui invite ses fidèles à mépriser les biens matériels pour ne se préoccuper que de sauver son âme dans l’autre monde.

De là vient cette propension de la noblesse catholique européenne à dilapider sa fortune, en faste inutile. A contrario de l’aristocratie anglaise qui accumula suffisamment de capital pour financer la 1e révolution industrielle, facteur décisif qui en a fait la 1e puissance économique mondiale au 19e s, jusqu’en 1900.

Pour la petite histoire, ce serait cette différence religio-culturelle qui expliquerait selon Max Weber pourquoi les Américains récupèrent leurs restes alimentaires dans des doggy bag, alors que nous autres latins, considérons cette pratique avec honte, voire mépris.

Les Américains ont poussé cette vision méritocratique encore plus loin. C’est en effet le moteur qui a permis la très rapide colonisation du pays (la fameuse conquête de l’ouest en 70 ans) au grand détriment des populations indiennes autochtones. Dans ce pays neuf, les terres appartenaient de droit à ceux qui les occupaient depuis au moins cinq ans (Homestead Act de 1862 signé par Abraham Lincoln).

Une entreprise qui n’était pas sans risque et près de la moitié des colons ont échoué en raison du climat, du manque de moyens, de l’isolement, de la méconnaissance agricole et quelquefois des attaques indiennes… D’où le mérite des pionniers et le fondement de l’esprit d’entreprise américain, glorifié encore aujourd’hui par les réussites des nouveaux pionniers technologiques : Bill Gates, Steve Jobs, Jeff Zuckerberg

On retrouve aussi cette idée développée longuement par Sheryl Sandberg dans son ouvrage “en avant toutes”, qui fait fi des difficultés économiques structurelles qui ne peuvent se régler qu’au plan politique et macro-économique et non au plan individuel.

Malgré toute la bonne volonté qui semble animer cette “executive woman” – élite intellectuelle de sa nation – son discours est très culpabilisateur vis à vis de celles qui échouent. Il semble leur dire : “vous ne l’avez pas assez voulu, vous n’avez pas assez travaillé, vous ne vous êtes pas assez battues ».

LA MÉRITOCRATIE, MYTHE RÉPUBLICAIN RÉCUPÉRÉ PAR LA DROITE

Les Américains n’ont pas le monopole de cet idéal méritocratique. La 1e République elle-même est bâtie sur cette idée, car les pères fondateurs ont souhaité mettre aux responsabilités non les mieux nés, mais les plus compétents (et la France avait grand besoin de construire !). D’où la création à cette époque des grands écoles comme Polytechnique, L’école normale, l’école nationale supérieure des Mines, etc.

Sous la IIIe République, l’école de Jules Ferry a la même fonction : déceler les talents qui méritent de réussir, d’où le système de bourse qui permet à certaines personnalités d’exception de s’affranchir de leurs milieux sociaux, tels Paul Doumer ou Albert Lebrun qui parviennent au plus haut niveau de l’Etat.

Nous subissons de plus en plus l’influence de la méritocratie depuis l’effondrement du socialisme entamé dès 1983 (le fameux « tournant de la rigueur » qui entérine le modèle du capitalisme mondialisé comme seule solution) et consacré en 1991 avec la fin de l’empire soviétique.

Nicolas Sarkozy a fondé une bonne partie de son succès sur cette idée qu’il fallait récompenser les plus méritants, y compris de manière sonnante et trébuchante. C’était le fameux “travailler plus pour gagner plus”, un sérieux coup de canif’ à la loi des 35 heures des Socialistes qui défendait l’idée contraire selon laquelle il fallait partager le travail pour créer de l’emploi et de la croissance.

Emmanuel Macron s’inscrit totalement dans cette idéologie du mérite, à la sauce “si je veux, je peux”, lorsqu’il invite un chômeur à “traverser la rue” pour trouver un job.

LA VANITÉ, PREMIER PROMOTEUR DE CETTE UTOPIE TÊTUE

La puissance de la volonté comme facteur de réussite ne fonctionne la plupart du temps qu’auprès de gens déjà favorisés, mais qui n’en n’ont pas conscience.

Il permet de s’en attribuer les lauriers : j’ai mérité mon poste, ma réussite professionnelle car j’ai fait de longue études, je me suis privé longtemps de sorties pour passer ces concours difficiles. Je suis quand même quelqu’un d’exceptionnel !

C’est oublier tous les avantages socio-culturels dont ils ont bénéficié depuis leur naissance.

Pas nécessairement des conditions de vie luxueuses, des moyens économiques considérables ! Mais avant tout un certain niveau culturel : tout commence par la teneur des conversations à table, la pratique de la lecture par les parents, la visite des musées, l’écoute et la réponse argumentée à ses enfants, de l’aide aux devoirs bien sûr…

Sans oublier le point décisif pour la réussite scolaire (et l’équilibre psychologique en général) : la confiance en soi qu’on développe chez nos enfants, la certitude qu’ils sont capables de réussir de grandes choses – à commencer par des concours très élitistes.

L’un des freins à la mobilité sociale est aussi dans la tête des classes populaires qui se fixent souvent eux-mêmes des limites à ce qu’ils peuvent réussir. D’où leur tendance à la sous-orientation. Quand l’orientateur ne le fait pas lui-même car “cette école est trop difficile d’accès, que vous n’y arriverez pas”. Je parle d’expérience – et l’orientateur n’avait aucune idée ni de mon niveau, mais je ne faisais clairement pas “riche”).

Ce n’est pas un hasard si les enfants de profs bénéficient d’une plus grande mobilité sociale que les autres. Une étude de l’OCDE montre que 73 % des enfants de diplômés de l’enseignement supérieur en France ont à leur tour un diplôme de l’enseignement supérieur, contre seulement 17 % des enfants de non-diplômés du secondaire (la moyenne dans l’OCDE est de 21 %).

Il n’y a pas de fatalité bien sûr, mais des probabilités fortes que les gens provenant de milieux sociaux favorisés (enfants de cadres), réussissent mieux que les enfants de milieux moins favorisés (enfants d’ouvriers ou employés), notamment sur le plan scolaire.

Réussite scolaire qui en France en particulier influence beaucoup les revenus futurs que l’on touchera. Ce n’est pas nouveau, on appelle cela la reproduction sociale et c’est un mécanisme qui évolue assez peu depuis 20 ans.

Cette inégalité économique se prolonge d’ailleurs en inégalité culturelle. 98 % des cadres supérieurs effectuent par exemple des démarches administratives en ligne, proportion 1,4 fois plus élevée que chez les ouvriers qui ne sont que 69 % à le faire (Crédoc, 2018).

On ne va pas au cinéma, assister à un spectacle ou visiter un site culturel dans les mêmes proportions selon ses revenus. Si 42 % des 20 % les plus riches déclarent aller au cinéma plus de trois fois dans l’année, c’est le cas de seulement 17 % des 20 % les plus pauvres (Insee, données 2015).

Pas question de s’en excuser naturellement, mais de bien comprendre que nous ne partons pas tous avec les même chances et donc n’avons pas les mêmes « mérites ».

Ceux qui malgré ces inégalités initiales parviennent quand même aux meilleures places, sont eux, très très méritants, mais hélas, une poignée (1% d’enfants d’ouvriers en grandes écoles).

Il y a naturellement une part de mérite aussi pour ceux qui réussissent, même s’ils ont bénéficié d’un environnement favorable. Mais pas à la hauteur de ce qu’ils s’imaginent souvent, et cela ne justifie aucunement l’arrogance, ni les leçons qu’ils peuvent donner à la collectivité.

L’INJONCTION AU BONHEUR, UN PROJET TOTALITAIRE

Le bonheur est aussi une quête du monde libéral, car il permet d’augmenter la productivité des salariés. C’est ce qu’avait bien compris Henry Ford et son capitalisme paternaliste. Les éleveurs savent bien également qu’une bête heureuse produit une meilleure viande ou du meilleur lait. Cet objectif est désormais dévolu aux « chief happiness officiers » chargés de notre bien-être en entreprise pour son plus grand intérêt.

Comme le dit très bien Sophie Gourion :

« tous ces baby-foots et ces jus de fruits bios ne compensent pas les horaires de dingue, les organisations défaillantes ou l’absence de sens. Ils permettent juste de faire rester les salariés plus longtemps au travail en brouillant la frontière vie perso/vie privée ».

Au delà des camelots et vendeurs de pelles qui prétendent nous expliquer comment trouver facilement les clés du bonheur, la démarche elle-même a quelque chose de totalitaire. Pourquoi faudrait-il être nécessairement heureux ? Est-ce cela la finalité ultime de l’être humain ? Et la sagesse, le bien commun ?

Jean-Pierre Bacri dans l’excellent « Kennedy et moi » se joue de cet impératif qui consiste à avoir l’air heureux par conformisme.

Surtout ne pas déroger aux canons de la rectitude sociale : si l’on est heureux et épanoui, on sourit, on est actif, on fait ce que tout le monde fait : on travaille dur pour mériter des vacances au soleil. On revient bronzé pour témoigner de la « réussite » de ses vacances et de notre vitalité productive, comme le raconte fort justement Frédéric Beigbeider dans « 99 francs ».

Le brillant film d’Alain Jessua « Paradis pour tous » montre combien cette quête du bonheur conduit à une société très cruelle pour ceux qui en sont exclus. Un film prémonitoire, qui annonce un peu ce qui se produit aujourd’hui via les réseaux sociaux.

Cette course à l’attention suscite beaucoup de souffrance pour ceux qui se trouvent en décalage avec les témoignages de la vie parfaite (et factice) publiée par les utilisateurs. Le mécanisme de « comparaison social » serait même facteur de dépression en particulier chez les jeunes filles.

 

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Nothing wrong with a bit of healthy competition. #celestechallengeaccepted #celestebarber #funny

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LE BONHEUR STÉRÉOTYPÉ, POUR MIEUX NOUS CONTRÔLER ?

Le bonheur d’abord qu’est-ce que c’est ? Bien des philosophes se sont penchés sur la question et tous n’ont pas la même réponse.

Pour l’école épicurienne, c’est l’exercice de besoins naturels et nécessaires, qui passe par l’ascèse, la sagesse, l’amitié et l’éloignement des passions.

Pour les Stoïciens, elle consiste à accepter les lois de la destinée, à renoncer à se battre contre l’inéluctable, et à rechercher la vertu. Ce, à l’image de Marc Aurèle, devenu empereur contre son gré et qui consacra pourtant sa vie à tenir sa charge du mieux qu’il le put (ou le crut).

Pour les Bouddhistes, le bonheur ne peut être une finalité, mais une conséquence éventuelle d’une pratique (altruiste, détachée, sincère). Il en résulte d’ailleurs de la joie et du bonheur, mais ce n’est pas une quête en soi, sinon elle a toutes les chances d’échouer.

Pour Albert Camus – qu’on peut assimiler en bonne part à son « étranger » – le désespoir est tout aussi nécessaire que le bonheur (écouter à 8.02 mn), car il lui permet de garder sa lucidité. Toute la difficulté est de parvenir à concilier les deux et maintenir une tension acceptable.

Bref, ce que l’on nous vend en réalité c’est un bonheur stéréotypé, « prêt à consommer ».

Est-ce juste la conséquence d’une économie de marché qui fonctionne à la production-consommation de biens et services qu’il faut écouler en masse ? Ou y a-t-il aussi une volonté de contrôle ou au moins une complicité politique pour mieux nous “pacifier” ?

On retrouve cette question dans le film Matrix, la fameuse matrice qui nous nourrit pour mieux nous exploiter. Sauf qu’une des scènes les plus inventives du film montre bien que la vie parfaite – le bonheur sans heurts – manque aussi totalement d’interêt (et fait baisser la productivité électrique des humains dans le scénario du film). Le “bonheur” n’est pas l’absence de malheur, ni l’accumulation ou succession constante des plaisirs , comme le pensait l’utilitariste Jérémy Bentham notamment.

L’injonction au bonheur est donc très « tendance », à la fois en milieu professionnel, et les réseaux sociaux, ce qui génère souffrance et frustration.

Ce bonheur à la portée de tous est fille du libéralisme économique et de la méritocratie qui la soutient. Mais le vent semble tourner, à mesure que l’utopie libérale se montre incapable de susciter précisément le bonheur – même auprès des plus nantis.

Au delà de l’inique répartition des revenus, se pose en effet la question du défaut de sens de cette société productiviste. Une société de l’accumulation qui abime les vies, détruit la planète et suscite plus en plus de rejet, en tout cas dans nos sociétés favorisées.

Cyrille Frank

Directeur de l’ESJ-Pro Media Paris

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