Pourquoi “l’info-socialisation” nous éloigne du bonheur

L'important, c'est le chemin ©rawhead sur Flickr.com

L’important, c’est le chemin ©rawhead sur Flickr.com

Dans la vie, ce qui compte, c’est le chemin, pas la destination. A ne pas saisir cela, nous gâchons notre bonheur. Mais “vivre l’instant présent” n’est qu’une formule. Et de moins en moins facile dans notre société “info-socialisée”.

Notre existence est tragique car nous sommes condamnés à ne pas savoir ni d’où nous venons, ni où nous allons, ni à quelle fin. Notre curiosité existentielle est irrémédiablement vouée à la frustration. La seule chose sur laquelle nous ayons un peu prise, c’est cette parenthèse entre deux néants : les instants que nous vivons.

Or, nous passons notre temps à nous projeter dans l’instant d’après : “quand ce cours de maths sera fini, je me précipiterai à la cantine; quand nous aurons franchi ce bosquet, nous pourrons nous reposer; quand mes enfants seront grands, nous voyagerons; quand je serai à la retraite, je me mettrai à la photo…”. Englués dans nos échéances, nos projections, nos objectifs, nous oublions que le seul but de notre existence, c’est d’essayer de profiter du voyage.

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Le plaisir, valeur refuge de nos sociétés en repli

 

Le plaisir, valeur refuge est à la hausse

Le plaisir, valeur refuge – © via Flickr.com en CC : Claude Fabry

La part croissante des loisirs, du divertissement, de la consommation dans nos vies est un exutoire à notre angoisse, nos craintes face au monde qui se complexifie. Celui-ci semble en effet plus insaisissable et dangereux que jamais, notamment en raison d’une couverture médiatique plus forte, voire exagérée.

L’évolution économique, politique, sociétale, technologique de ces 20 dernières années tend à plonger nos pays développés modernes dans un “spleen” très prosaïque. Au plan individuel ou collectif nous avons peur de perdre nos positions acquises, notre statut social, notre rang.

SENTIMENT D’INSECURITE GENERALISE

Professionnelle : chômage, précarité (CDD, temps partiels, interim) se développent. Il est quasiment impossible de faire carrière toute sa vie dans la même entreprise. Dans certains secteurs (notamment technologique), il est même dur d’y rester plus de deux ans.

Les classes moyennes et supérieures ont la trouille d’être déclassées, en raison de l’insécurité professionnelle évoquée ci-dessous. Celle-ci se conjugue à la baisse de leur niveau de vie liée à la stagnation des salaires, et la hausse des prix de certains produits (énergie, habitation, transports). Selon l’INSEE, en 2010, la moitié de la population vit avec des ressources inférieures à 1500€ par mois par personne, tandis que les charges de logement et transport, elles augmentent

Psychologique : les innovations technologiques dont le rythme ne cesse de s’accélérer, les contraintes de la mondialisation, le sentiment d’impuissance politique face aux instances internationales (OMC, UE, ONU…), les mutations sociétales (changements des rapports entre les sexes qui perturbent certains, mutations des rituels générationnels…), les risques sanitaires (l’affaire du sang contaminé, les bactéries résistantes aux antibiotiques, les épidémies mondiales type H1N1..), les craintes écologiques (réchauffement climatique, épuisement des ressources, perte de la diversité des espèces…)

Physique : augmentation du nombre de délits sur les personnes commis avec violence (mais surtout augmentation des plaintes en réalité). Hausse du “sentiment d’insécurité” lié principalement aux incivilités, agressions verbales, voire “razzias” menées par des groupes de délinquants issus des fameuses cités lors des rassemblements (14 juillet, manifestations étudiantes, défilés…). Le fossé culturel qui se creuse entre classes moyennes, supérieures et relégués sociaux en marge de la cité (bannis à une lieue) accentue cette peur de l’autre. Comme le décrit bien Eric Dabarbieux dans “La violence en milieu scolaire”, le sentiment d’insécurité est déconnecté de la violence réellement subie. Ce sont les moins exposés qui l’éprouvent le plus.

peur du déclin

peur du déclin

PEUR DU DECLIN COLLECTIF

Sur le plan économique nous observons avec angoisse ces nouveaux pays si dynamiques, si mal payés, si difficiles à concurrencer. Ces satanés Chinois, “péril jaune” identifié depuis le début des années 1970, ces Brésiliens et autres pays émergents dont on nous répète à l’envi qu’ils sont plus forts que nous

Sur le plan spirituel, nous constatons le développement de religions concurrentes du catholicisme traditionnel : islam, judaïsme, (scientologie aux Etats-Unis)… Cultes revendiqués de plus en plus fortement à mesure que le nombre de leurs fidèles progressent et qui touchent parfois au socle de notre laïcité républicaine.

Sur le plan culturel : nous avons perdu la guerre linguistique mondiale au profit de l’anglais, nos industries culturelles sont sous perfusion, notre “rayonnement” est au plus bas. La France est d’autant plus inquiète qu’elle tombe de haut, héritière d’un passé dominateur sous le siècle des Lumières, sous la révolution ou même sous Napoléon (le code civil est la base de nombreuses législations dans le monde).

Sur le plan géopolitique. Nous n’avons plus les moyens d’être conquérants. Il nous a fallu rentrer dans le rang et réintégrer l’Otan, tandis que les lambeaux de notre ancien empire colonial sont disputés par les Chinois ou les Américains.

DES CRAINTES ACCENTUEES PAR LES MEDIAS

Les médias, par leur diversité, leur nombre, leurs moyens accrus nous informent beaucoup mieux qu’avant de ce qui se passe dans le monde. Ils nous permettent ainsi de mieux voir ces risques qui nous échappaient hier et ils génèrent donc davantage d’angoisse, en retour.

Savoir n’est pas une activité anodine : avaler la pilule bleue de Matrix, croquer la pomme du jardin divin, s’élever vers le soleil Icarien, c’est prendre la voie de la souffrance voire de la chute. Liberté ou confort, il faut choisir.

D’autant que les médias déforment nécessairement la réalité. Ils ne traitent par essence que des problèmes, des cas particuliers. Les trains à l’heure n’intéressent personne. S’exposer aux médias, c’est donc recevoir une plus forte proportion de messages inquiétants et comme la consommation de médias progresse

Les médias déforment aussi la réalité par sensationnalisme, pour des raisons là encore de concurrence économique.  C’est le fameux “story-telling” qui joue sur l’émotionnel, le spectaculaire, le sordide… Phénomène accentué conjoncturellement par les difficultés de la presse qui use et abuse des vieilles ficelles du fait divers, du polémique ou du spectaculaire pour vendre du papier ou de la page vue.

PUNIS POUR NOTRE CURIOSITE ?

C’est nous, téléspectateurs et citoyens qui souhaitons en savoir toujours plus, comme en témoigne le soutien populaire à Wikileaks. Nous réclamons toujours davantage de cette connaissance qui nous angoisse et nous brûle. Nous sommes drogués à l’information.

Par ailleurs, nous sommes aussi en grande partie responsables de ce traitement de l’information spectaculaire et émotionnel pour plusieurs raisons :

– Nous avons besoin de remplir nos vies tertiarisées monotones
– Nous aimons nous repaître du malheur sordide du monde par voyeurisme et besoin de se rassurer : quelle chance de ne pas être l’autre ! Ressort primaire au succès de Dallas et d’une partie de la presse people de désenchantement (Voici, Closer…)
– Nous désirons posséder le plus d’informations pour anticiper les risques (voir le carton d’Envoyé Spécial sur les restaus chinois à Paris)

Le bonheur serait-il alors de ne rien savoir, quitte à ne rien anticiper et surtout pas sa propre fin ? Le plus malin serait-il ce bon sauvage de Rousseau, épargné par l’angoisse existentielle, car ne comprenant pas ce qui lui arrive ?

plaisir refuge

plaisir refuge

LE PLAISIR REFUGE

Face à toutes les difficultés de nos sociétés en mutation accélérée du fait de la mondialisation et dont nous sommes plus que jamais conscients, se pose une solution : l’évasion, l’oubli..

C’est le mécanisme à l’oeuvre dans le 13H de JP Pernaud qui présente une France traditionnelle idéalisée si rassurante pour sa cible majoritairement âgée. Processus identique dans le traitement édulcoré de l’information durant les fêtes de Noël ou pendant les vacances. Souvenez-vous du 11 août, ce jour le plus chiant de l’année. Ne pas perturber la trêve psychologique de ces téléspectateurs et lecteurs qui ont le droit de se reposer l’esprit avec des informations douces et mielleuses : les marronniers des achats de Noël, les concours de crèche, les premières neiges au sport d’hiver, la décoration du sapin…

Ce besoin de plaisir prend la forme du divertissement qui imprègne tout et notamment l’information et donne naissance à l’info-tainment inauguré par Canal+ et poursuivi par Ardisson, Ruquier et autre Faugiel…

Divertissement qui se traduit par la multiplication des fictions standardisées et rassurantes par leur scénarisation-type. Surtout pas de surprise, la répétition tranquillise l’esprit par la récurrence de rituels et la prédictibilité des faits.

C’est la multiplication des jeux électroniques et la généralisation des jeux sociaux désormais multi-générationnels (Farmville, Wii, Kinect…)

Refuge dans la consommation-échappatoire, moyen d’occulter la question des valeurs de l’existence et de leur sens. Déni assez général des sociétés prospères qu’illustrent très bien les films Fight Club, American Psycho ou plus récemment 99 francs de Beigbeider. “J’achète donc je suis” mais surtout, “je suis ce que j’achète”.

Un divertissement de plus en plus tourné vers le rêve, le fantastique, comme en témoigne les succès des blockbusters US adaptés des comics Marvel, l’engouement pour la série Heroes, les ventes records d’Harry Potter… Ou comment construire un imaginaire protecteur fondé sur d’autres règles qui nous affranchissent de nos limites, nous consolent de nos frustrations et de nos peurs grâce au procédé d’évasion-identification.

Tendance à l’évasion qui n’est pas purement occidentale. Au Japon par exemple, le traumatisme de la défaite et surtout de la bombe, a entraîné depuis 1945 un formidable réflexe d’oblitération du réel, d’édulcoration du monde, de superficialisation culturelle des masses. C’est le kawaï (mignon), le karaoké, le kitsch acidulé, le clip burlesque (Nissin) et l’hyper-consommation.

Un désir de plaisir, une quête de ludique et d’évasion qui poussés à leur comble désocialise les individus. Lesquels, boursouflés d’égoïsme, non seulement ne veulent plus perdre leur vie à la gagner, mais réfutent même la notion d’effort. Ce sont les hikikomori (qui s’excluent de la société) nippons ou les Tanguy français,  parasaito shinguru (parasites célibataires).

 

utopie évasion

UN DESIR D’UTOPIE

Ce refus du désespoir, ce besoin de réenchantement du monde,  peut aussi se matérialiser par une démarche active, de construction, ou parfois de destruction-reconstruction.

L’euphorie et l’engouement pour Wikileaks traduit ce besoin de croire en quelque chose d’autre, de se rassurer par un idéal supérieur porteur de sens. La fin des idéologies traditionnelles (scientiste, capitaliste, communiste, religieuse…) a laissé un grand vide qu’il faut combler. Pourquoi pas en cette démarche anarchiste assez radicale qui vise à l’implosion du système corrompu via la transparence ?

Ce besoin de sens et d’élévation explique aussi l’avènement du nouveau veau d’or : Gaïa. Entre bouddhisme et animisme, le respect de la Planète et la vie en général se pose en ultime valeur universelle, contre tous les relativismes culturels.

C’est aussi le but poursuivi par les “décroissants” qui refusent ce modèle économique et social néfaste qui nous conduit à nous perdre nous (cf crise financière) et la Terre avec. Une manifestation de plus de ce repli, de ce besoin de trouver un nouvel îlot de sérénité, loin de la furie de nos modes de vie hystériques et mondialisés.

La mondialisation, l’ouverture économique et culturelle nous confronte à la peur du déclin, à la “décadence” de nos sociétés et traditions. Un phénomène amplifié par les médias qui accroissent notre perception des mouvements et parfois les déforment. Une crainte d’autant plus forte que nos société vieillissent et par réflexe d’auto-protection, tendent à se replier sur elles-mêmes.

Cyrille Frank

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Crédit photo via Flickr.com en CC : ©Claude Fabry Ana Patrícia Almeida epSos.de, polkadotted1