Réseaux sociaux, nouvelles technos : la fin programmée de notre mémoire ?

mémoire et cerveau, l'externalisation dangereuse ?

©hexstudio via flickr.com

Internet et les réseaux sociaux enregistrent des données prodigieuses, parfois au détriment de la vie privée. Pourtant, la valeur mémoire, elle, s’affaiblit.

(Maj le 18 février 2017 d’un article du 10 janvier 2010)

Les bases de données se sont développées de façon incroyable ces 15 dernières années, comme le montre cette infographie. Elles permettent une extension spectaculaire de notre mémoire et notre savoir.

Ainsi l’INA, la BNF via Gallica ou encore les archives de France donnent accès à notre histoire de façon très simple. Ceci, grâce aux moteurs de recherche et au téléchargement de documents.

De même, les bases documentaires comme Legifrance, le Journal officiel, ou encore les revues scientifiques de Persée, étendent nos capacités cognitives. Tout cela constitue une mémoire de la connaissance tout simplement sidérante.

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Journalistes “traditionnels”, n’ayez pas peur, mais bougez-vous !

vieille machine à écrire - mediaculture.fr

Crédits photo en CC via Flickr.com : leightonoc

Je donne des formations en web-journalisme depuis des années à travers la France, en PQR, en presse généraliste ou spécialisée, en radio ou en télé. La manière dont les journalistes de médias traditionnels voient l’avenir, se résume selon moi en 3 mots : « inquiétude », « méfiance », «doute ».

Inquiétude vis-à-vis de leur avenir
Méfiance à l’égard des nouvelles technologies
Doutes sur leurs capacités à s’adapter

Les journalistes traditionnels, autrefois sceptiques, voire dédaigneux à l’égard du web ne le sont plus guère, ou de façon anecdotique. La période pas si lointaine où ils s’amusaient avec une certaine condescendance de ces forçats du web, collés à l’écran et vissés sur leur chaise, est révolue. Sentiment partagé par Jean-Marie Charon, de retour des assises du journalisme 2010 et qui constatait une évolution : “On entre dans les questions de pratiques et moins d’ a-priori” (depuis les 1ères moutures de 2006 ou même par rapport à l’année dernière, précise-t-il).

Aujourd’hui, la plupart s’inquiètent de leur avenir professionnel, de l’évolution de leur métier et de leurs conditions de vie. Entre temps, il est vrai, les difficultés de la presse se sont accentuées, sous l’effet de la crise financière et de la chute brutale des investissements publicitaires.

UN TRAVAIL DE MOINDRE QUALITE

C’est sans doute le premier facteur d’inquiétude des professionnels avec qui je discute. Souci qui montre à quel point les journalistes sont attachés à leur métier et à la qualité de leur travail, avant même les problèmes liés à leur confort de vie.

La course à l’information, cette frénésie de vitesse symbolisée par Twitter est l’objet de la plus grande méfiance. Comment continuer à exercer correctement son travail si l’on n’a plus le temps de vérifier l’information, si l’on ne nous laisse plus le temps d’enquêter, de creuser, d’aller au fond des choses ?

Apparaît en filigrane, le problème de la course à l’audience pour générer des revenus publicitaires, au détriment quelquefois des missions essentielles du journaliste.

Au premier rang de ces dernières, la fonction citoyenne du journalisme : former des esprits libres, éduquer, élever les lecteurs vers des informations « nobles ».

Une mission qu’ils estiment globalement en recul dans la presse en ligne en raison des difficultés du modèle économique (faible coût de la publicité, fuite des petites annonces…) qui pousse à une stratégie d’acquisition de trafic plus ou moins racoleuse. Google  et Facebook concentrent une autre part des critiques.

Ces deux géants omnipotents et omniprésents dicteraient leur loi aux journalistes, contraints d’écrire pour eux. Une vision biaisée que je conteste dans cet article « Google n’est pas responsable de la standardisation journalistique ». La technologie imposerait donc non seulement son rythme mais aussi ses contraintes au détriment de l’intérêt du lecteur.

Je réfute d’une part ce fatalisme et prétends par ailleurs, que cette adaptation au support n’a rien de nouveau ni de spécifique. Tous les médias adoptent en effet un certain format, conditionné par le mode de réception et les effets de modes, mais qui ne constitue en aucun cas une règle absolue. En radio les recruteurs privilégient les voix basses et graves, a priori plus agréable à l’oreille que les sons plus aigus.

Mais heureusement, il y a des contre-exemples et des voix plus claires ont su faire leur place en radio, grâce au talent du locuteur qui compensait l’inadéquation au format. Les règles sont conçues pour s’en affranchir et si conformisme il y a, elle provient des décideurs, managers et institutions (les écoles de journalisme), pas des outils médiatiques eux-mêmes.

Cette mission « noble » d’éclairage des consciences est pour beaucoup de journalistes de la vieille garde, au cœur de leur conception du journalisme. Une vision honorable mais restrictive et dangereuse, si appliquée avec trop de raideur. Celle d’une “vérité supérieure” dont le journaliste serait détenteur et qu’il aurait pour rôle de transmettre aux foules imbéciles. Théologie du journalisme qui rappelle furieusement les propagandes soviétiques, maoïstes et autres totalitarismes…

Or, cette prérogative journalistique est aujourd’hui remise en cause par l’irruption du web 2.0. La conversation profane est venue concurrencer la parole « sacrée » du journaliste. Et c’est là encore un sujet d’inquiétude : comment éprouver de la satisfaction à voir ses articles souillés de commentaires ineptes, creux et sans « intérêt » ? Avec en arrière-plan chez certains journalistes, un vague mépris vis-à-vis du populaire à qui l’on devrait exiger un permis de s’exprimer pour en écarter les plus idiots. Vision élitiste dont ils ne se rendent pas compte qu’elle bafoue les principes démocratiques dont ils se revendiquent pourtant constamment.

Une autre peur s’empare des journalistes à l’ancienne vis-à-vis des pratiques numériques, c’est celle de la polyvalence à tout crin, l’image du journaliste “Shiva”, à qui l’on demande de tout faire, simultanément, en un minimum de temps. Le plus dur à vivre pour eux n’est pas tant le stress et le manque de sérénité dans le travail – ils sont habitués aux “bouclages” ou au stress du direct – que le résultat décevant, voire déprimant de cet activisme.

Et sur ce point, les journalistes n’ont pas toujours tort. Une frénésie de multimédia s’est emparée des journaux, qui a conduit certains à exiger de leurs journalistes la production de vidéos, de photos, en plus et en même temps que leurs papiers. C’est alors l’organisation, le flux de la copie qui est à revoir. Difficile de faire tout bien : les photos, la vidéo et l’interview papier, surtout sur un évènement chaud et/ou dramatique.

Frustration aussi en aval, quand, après avoir miraculeusement réussi à produire son article, envoyé ses photos pour le diaporama et monté laborieusement la vidéo, ces deux derniers  ne sont pas publiés, faute d’une équipe web suffisamment étoffée. Les goulets d’étranglement du circuit de production sont des freins massifs à la motivation des troupes. Pourquoi s’échiner pour rien ? Cela ne sera pas publié…

Les journalistes traditionnels déplorent aussi la perte de qualité liée à l’abandon partiel et progressif des fonctions de relecture : la fin annoncée des SR (secrétaires de rédaction) en particulier. Sur Internet, cette tâche pas totalement nécessaire devient synonyme de coût inutile. Il est vrai que certains rédacteurs se reposaient un peu trop sur les correcteurs-réviseurs de papiers. L’absence de ce matelas de sécurité devrait donc les responsabiliser, ce n’est pas trop tôt !

Mais par ailleurs, il est très difficile de garder du recul sur sa prose. Il est utile de se faire relire et corriger par un regard extérieur, car c’est dans l’inter-subjectivité qu’on évite les erreurs, les malentendus et les bévues déontologiques. Il faudra donc envisager des modes de travail et de relecture collectifs qui transforment tous les rédacteurs en potentiels SR. Il y aura indéniablement une perte d’exactitude, car tout le monde n’a pas l’œil aguerri et l’expérience d’un bon SR, mais les temps sont durs et la presse peut-elle vraiment se permettre ce luxe ?

UNE PERTE DE QUALITE DE VIE

Avec les nouvelles technologies l’angoisse d’une disponibilité professionnelle permanente  sourd des différents publics journalistes que j’ai pu former.

S’informer tout le temps, être à l’affût des dernières news signifie ne jamais vraiment décrocher et cela rend difficile la coupure psychologique nécessaire entre vie personnelle et le bureau.

Effectivement, cette disponibilité mentale, cette porosité à l’actualité doit être constante, même si elle ne signifie pas une astreinte réelle. Le dimanche soir avant de retourner au travail, il faut en effet avoir jeté un œil à ce qui s’est passé durant les dernières 48 heures, afin d’en imaginer les conséquences éventuelles sur son propre travail : nouveaux sujets et angles, nouvelle hiérarchie de l’information… Et cela, même quand on travaille sur un rythme hebdomadaire ou mensuel… Je repense à l’étonnement de cette jeune journaliste s’exprimant aux assises de Strasbourg : «  Twitter, obligatoire même pour les journalistes magazine ? »… Oui, même.

Cela signifie-t-il une perte de qualité de vie ? Oui, pour ceux qui considèrent leur job comme un pensum, une fatalité nécessaire pour subsister. Oui aussi pour ceux se laisseront absorber par leur boulot et ne sauront pas prendre le temps de vivre !

Car il faut fixer des limites à l’hyper-connectivité et ne pas se laisser complètement déborder. Twitter, les blogs, le web 2.0 peuvent être envahissants. On tombe vite dans le feedback grisant avec le lecteur, dans la quête des followers, dans la dépendance à sa communauté. Il appartient à chacun de dominer ces technos pour en tirer le meilleur, sans en devenir esclaves. Tout comme on a réussi à dominer les autres médias : la télévision hypnotisante dont on arrivait pas à se décrocher étant jeunes, le téléphone avec les copines vissé sur l’oreille qui rendait fous nos parents et affolait les factures.

Perte de qualité de vie dans la remise en question de ses compétences. Réapprendre son métier quand on a des années, voire des décennies d’expérience ? Duraille. Surtout quand le formateur est un petit jeune qui semble à peine débarqué de son école (je fais très jeune, pourvu que ça dure) :-).

journaliste "couteau suisse"

journaliste “couteau suisse”

Il est toujours difficile de changer ses habitudes, de désapprendre ce que l’on croyait acquis. La résistance au changement est naturelle chez l’homme et c’est toujours un effort de changer, de s’adapter. Mais cet effort est impératif pour nos métiers (et pas que les nôtres). Il faut bien comprendre que tel des Sisyphe de la plume, les journalistes devront accepter de réaliser cet effort tout au long de leur carrière. Et de plus en plus souvent, car l’accélération technologique modifie les usages de plus en plus vite. La mobilité, l’interaction, demain la 3D et la réalité augmentée vont modifier nos métiers, nos outils mais pas le fond de nos compétences : trouver l’information, la valider, la hiérarchiser, l’enrichir.

Perte de qualité de vie chez les planqués ? Très probablement !

La presse ne peut plus se permettre de payer des gens à glander. Tôt ou tard les quelques passagers clandestins qui subsistent seront débusqués, car les titres sont contraints à la chasse aux coûts (il le seraient d’ailleurs davantage et depuis longtemps sans la perfusion des aides publiques à la presse qui s’élève à près d’un milliard d’euros). Ou ces fonctionnaires de la presse disparaîtront avec les titres eux-mêmes.

– Ainsi des typistes, chargés dans certaines rédactions de recopier les textes envoyés par les correspondants et les journalistes, ces derniers ayant interdiction de saisir les caractères eux-mêmes.

– Ainsi des correcteurs qui s’ajoutent parfois aux secrétaires de rédaction et sont chargés uniquement de la validité orthographique et grammaticale du texte, sans se préoccuper de la structure. Absurde, car on sait qu’il vaut mieux parfois réécrire entièrement une phrase ou un paragraphe…

LES TECHNOS LIBERENT AUTANT QUELLES CONTRAIGNENT

Les nouveaux outils sont surtout des moyens de gagner en efficacité Et en qualité de vie, par le temps qu’elle permettent d’économiser.

– La numérisation des données a donné naissance à cette prodigieuse invention qui est au journalisme ce que l’imprimerie est au moine copiste : le moteur de recherche. Qu’on songe aux heures et aux jours gâchés autrefois à rechercher laborieusement les informations dans les archives papier de la bibliothèque ou des bandes magnétiques des journaux qu’on devait faire défiler en accéléré, jusqu’à dénicher enfin la perle qu’on cherchait. Encore fallait-il avoir une idée de la date, sinon on se fadait des années d’archives sans garantie de succès. Et en accéléré l’attention est moins fiable bizarrement.

Les flux RSS regroupés dans un agrégateur aujourd’hui permettent d’augmenter considérablement et la couverture d’information et la spécialisation des recherches. Feedly, Inoreader permettent non seulement de faire une recherche par mots clés sur l’ensemble des titres que l’on enregistrés, mais aussi sur un dossier thématique ou sur un seul titre en particulier. Mieux encore, combinés aux alertes Google ou Talkwalker, ils récupèrent tout seuls des requêtes avancées, plus besoin de partir à la pêche, il suffit de relever périodiquement ses filets…

Les documents partagés en ligne via le « cloud computing » permettent de travailler en collaboration de manière très facile, à distance. Ils conservent l’historique des versions précédentes et sont accessibles de n’importe où. Plus besoin d’une clé USB qu’on égare, plus de souci de versions vétustes du document. Plus de problèmes d’incompatibilité de formats…

Les outils de communication à distance de type Skype permettent de faire des interviews rapidement, à moindre coût. C’est aussi un moyen d’organiser des conférences de presse en un clin d’oeil entre personnes situées aux quatre coins de la planète.

Les blogs ou comptes Youtube qui permettent aux jeunes talents d’émerger et qui accroissent la valeur des journalistes sur le marché de l’emploi. Mais aussi vecteur d’approfondissement des sujets, instrument de passion et de valorisation personnelle, lieu de contacts et de réseautage professionnel (ou pas).

Bases de données

Bases de données

Les bases d’information n’ont jamais été aussi nombreuses (cf mon papier « trop de mémoire ou pas assez ? »). Plus besoin d’aller poireauter à la photocopieuse de la bibliothèque Sainte Geneviève ou de Beaubourg (clin d’œil aux Parisiens) pour récupérer le texte du journal officiel. Il y a désormais legifrance.org

– Vous n’avez pas eu le temps de faire votre revue de presse ? Qu’à cela ne tienne, un œil sur votre fil Twitter vous dira l’essentiel : vos abonnés cherchent pour vous et ils sont 350 fois plus nombreux.

– Vous cherchez un avis d’expert sur un point spécifique de votre article ? Twitter, votre carnet d’adresses en ligne, vous fournit votre profil et votre réponse à vitesse grand “V”. Rien de bien différent par rapport à votre ancien calepin élimé, si ce n’est le temps qu’il vous a fallu pour le constituer. Des années pour la version papier, quelques mois sur Twitter.

Les nouvelles technologies représentent un gain de temps, d’énergie, de stress considérables. Temps et énergie que l’on peut  désormais consacrer au fond : vérifier les informations, les confronter, les comparer, les classer… pour les rendre intelligibles et donner du sens aux lecteurs.

 

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Les journalistes des “vieux médias” ont peur et ils ont des raisons de trembler, compte tenu de la crise et des évolutions structurelles du lectorat. Leurs réactions ne relèvent pas que du corporatisme, de la défense d’avantages acquis et d’une inertie molle face au changement.

La profession s’inquiète surtout des conséquences des évolutions techniques sur la qualité de son métier, avant même son souci de confort. De ce point de vue, bonne nouvelle : les technologies sont de réels vecteurs d’efficacité et de qualité. A condition que l’organisation des entreprises de presse soit adaptée, qu’elle n’exige pas trop de ses rédacteurs, trop vite, sans les consulter et sans tenir compte des contraintes préexistantes. Parfois, c‘est surtout la direction qu’il faudrait former.

Cyrille Frank

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Crédits photo en CC via Flickr.com : leightonoc, picnikk et jordyb