Pourquoi préférez-vous Twitter à Facebook ?

Liberté ©bu7amd via Flick'r

L’opposition entre les deux réseaux ne correspond pas à tous les usages. Nombreux sont ceux qui utilisent les deux outils, de manière différente et pour des publics distincts. Toutefois, parmi les gros utilisateurs de Twitter, la préférence a des motifs évidents et d’autres plus cachés.

Certains usagers des réseaux sociaux refusent de choisir entre Facebook et et Twitter. C’est le cas de @MinetCheri ou d’@adele_bchp qui compartimentent très sagement les deux outils. Cette dernière explique :

“Pour moi il n’est pas question de préférence mais d’usages différents. J’utilise Facebook pour mes relations personnelles avec des proches, et Twitter pour faire de la veille et avoir des contact avec des professionnels de mon secteur. Je ne suis anonyme ni sur l’un ni sur l’autre, mais Twitter représente la face “visible”, ou publique, de ma vie online, alors que mon profil Facebook n’est ouvert qu’à mes amis (et quasiment étanche à ma vie professionnelle).”

Pourtant parmi les accros à Twitter, la préférence semble très nette.

“ON SE RÉVÈLE BEAUCOUP PLUS SUR TWITTER”

C’est l’avis de @lisadol pour qui,

“Les rapports en 140 signes sont souvent plus profonds que des heures de blabla autour d’un café. Là on va à l’essentiel ! et je trouve qu’on se révèle beaucoup plus, même quand on est anonyme…”

Cela peut sembler paradoxal de prétendre se livrer davantage à des inconnus qu’à ses propres connaissances, mais c’est assez classique finalement. On n’a pas de comptes à rendre à ceux que l’on ne connaît pas. Pas de pression, pas de peur de casser le lien. Perdre un follower ? La belle affaire. Un de perdu, dix de retrouvés. Les aveux, c’est au bistrot qu’on les fait, pas en famille.

@Linoacity résume :

“Le débat n’est pas faussé car les gens étant sous pseudo, ils disent vraiment ce qu’il pensent. Il n’y a pas d’enjeu affectif qui biaise les discussions.”

C’est là que se trouve l’une des différences majeures entre Twitter et Facebook : la liberté beaucoup plus grande de l’oiseau bleu, à la fois force et faiblesse sur le plan social. Twitter permet de retrouver l’anonymat de la foule, de se perdre dans un lien faible avec autrui et de garder une liberté de ton.

Facebook à l’opposée, repose sur des liens forts qui nous lient, voire nous enferment, dans des relations sociales beaucoup plus rigides avec nos amis, notre famille, nos collègues. Mais c’est aussi là que l’on va trouver le réconfort, le soutien, l’affection de ses proches.

“Tes gentils amis sont toujours compatissants aux malheurs que tu exprimes en plus d’un feuillet !” explique @lisadol

TWITTER POUR LA LIBERTÉ, FACEBOOK POUR LA SÉCURITÉ

©visitfinland via Flick'r

Sécurité Facebook ©visitfinland via Flick'r

On retrouve ici les deux grands besoins de l’être humain, dont on se rend compte qu’ils sont souvent opposés. L’amour est inconditionnel, c’est une sécurité : quoi qu’il arrive, quoi que je fasse ou je dise, je serai aimé de mes parents. Sauf graves transgressions, mes propos seront acceptés par mes amis auprès je peux faire du 3e degré. Ils me connaissent, savent décoder l’intention positive derrière les mots. L’amour implique le pardon (non, le christianisme n’a pas le monopole de cette idée) et ce lien fort est une assurance affective pour la vie.

En même temps, l’amour est excluant, par le niveau même d’intensité requis. On ne saurait aimer tout le monde. Pas assez d’énergie, pas assez de temps à consacrer à tous. C’est bien pour cette raison que l’église exige de ses disciples qu’ils aillent régulièrement à la messe : il s’agit bien de couper au maximum les fidèles de ce qui peut les éloigner de Dieu. C’est aussi pour cela qu’on exige le célibat des prêtres, pour que toute leur énergie et leur esprit ne soit consacré qu’à l’être suprême. Les amoureux fusionnels en font d’ailleurs la cruelle expérience : à s’aimer trop, ils font le vide autour d’eux.

Mais cette proximité rassurante est aussi étouffante. C’est un dispositif de contrôle social qu’on retrouve dans les petits villages, si bien décrits par Claude Chabrol dans ses films grinçants. Critique de Facebook qu’exprime @aya_jrns, qui estime qu’

“il s’agit surtout d’un moyen d’espionner les autres”

Pour @chouing, par ailleurs, la politique de l’outil lui-même respecte davantage sa liberté.

“Pas de géolocalisation automatique des statuts. Pour le moment twitter semble plus respecter les notions élémentaires de vie privée” note-t-il.

Liberté aussi plus grande sur Twitter de choisir ses “amis”. On ne choisit pas sa famille, on choisit partiellement ses amis (sur une liste de camarades ou de collègues imposés). Sur Twitter, on choisit qui on veut, sur les critères qui nous chantent :

“Certaines de mes connaissances sur Facebook ont des opinions trop différentes des miennes pour que nous puissions vraiment en discuter. Sur Twitter, je suis les gens en fonction d’intérêts communs, nous sommes donc paradoxalement plus “en phase”! explique @MagBebronne

Nous passons donc notre temps à jongler entre besoin de liberté et désir de sécurité. Nous voulons les deux, et cette  d’ailleurs une source majeure de disputes au sein du couple : “je ne suis pas ta mère”, “ne me dis pas ce que je dois faire”, “tu m’étouffes”, “tu m’aimes?”…

COMBIEN TU M’AIMES TWITTER ?

Toutefois, la répartition des rôles n’est pas aussi claire que cela entre Twitter et Facebook. Sur Twitter, le besoin d’amour se fait sentir aussi dans la recherche d’attention permanente. C’est même l’un des principaux moteurs de l’activisme de ses membres.

Etre suivi, être retwitté, être mentionné, c’est autant de preuves qu’on est important. Cela nous rassure justement parce qu’il s’agit d’inconnus, qui ne sont pas obligés de le faire parce qu’ils sont historiquement liés à notre existence. Certes, la preuve d’amour est plus faible, mais elle est plus fréquente. Le quantitatif remplace le qualitatif de Facebook.

En cela Twitter est symptomatique de notre société libérale. Nous sommes dans la compétition permanente, dans la concurrence globale, économique et sociale. Il faut être dans la course et si possible devant. Et pour être sûr de l’être, il faut s’évaluer, se mesurer à autrui. Combien tu as de followers, quel est ton klout ? Un néologisme se répand d’ailleurs sur le sujet : le quantifiedself. Ou cette tendance à développer des outils qui permettent de s’évaluer, se jauger et mesurer son rang dans le grand marathon social.

TWITTER, ARME SOCIO-ECONOMIQUE

C’est précisément dans ce contexte de concurrence exacerbée que Twitter trouve l’un de ses atouts majeurs: permettre d’être informé avant les autres. Besoin professionnel pour les journalistes et communiquants, besoin social pour tous les autres.

@Louisa_A, explique son penchant pour Twitter :

“un réseau qui s’étend de jour en jour, des bons plans réguliers. L’info la plus fraîche est d’abord sur Twitter avant d’être diffusée ailleurs.”

@Lisadol confirme :

“ça donne aussi une satisfaction intellectuelle incroyable. tout savoir avant tout le monde /”

La satisfaction n’est pas qu’intellectuelle, elle est aussi sociale. Ça permet de faire le malin à la machine à café, mais plus globalement, c’est une source de pouvoir considérable, comme le savent bien les politiques. Savoir avant les autres permet de prendre l’initiative de la conversation, cela augmente sa valeur sociale par le service d’information que l’on est apte à rendre, pour peu que l’on soit doté des bonnes compétences de verbalisation.

Le format limité de Twitter se montre utile ici : écrire en 140 signes (et même 120 pour laisser la place aux RT), est un exercice qui en soi permet, de verbaliser l’information pour mieux la restituer par la suite.

“Mon cerveau travaille aussi sur la formulation” explique @lisadol

LA RÉSONANCE EST UNE NÉCESSITÉ

En entreprise, il ne suffit pas de faire, il faut aussi faire savoir. Ceci est valable à l’échelle de la société. Pour émerger de la masse des concurrents, toujours plus grande, vu l’augmentation du nombre de diplômés, les nouvelles technologies sont des armes redoutables.

Twitter joue ce rôle essentiel : diffuser sa propre marque, pour se faire connaître et augmenter sa valeur économique, cette fois sur le marché du travail. @Louisa_A confie :

“Mon inscription sur Twitter en mai 2010, intriguée par tout le bien que @Laimelecinema m’en disait, a été très bénéfique pour ma carrière. Nouveau boulot après des années de galère”

Pour @lisadol :

“Professionnellement aussi évidemment, je me rends bien compte que mon nom circule plus… mais je ne suis pas encore sûre que cela me servira un jour.”

©mommamia via Flick'r

©mommamia via Flick'r

BUTINAGE SOCIAL : ADAPTATION ECONOMIQUE ?

Au delà du réseautage et de l’intérêt professionnel plus ou moins direct, Twitter, par son ouverture est aussi un outil qui permet d’accéder à la diversité humaine. Même si cette diversité est relative : elle concerne une population assez homogène de CSP+, urbains, ultra-instruits…

Les conversations et discussions sont courtes et forcément limitées par le format, mais elles sont potentiellement nombreuses. Cela reste une extension de son champ social, même si cela se fait au détriment de l’intensité.

@Louisa_A : “Twitter permet justement d’ouvrir le champ des possibles, on ne se retrouve pas qu’entre amis, en famille, entre anciens du collège ou du lycée. On peut parler à tout le monde, de Denis Brogniart à un rédac chef d’un magazine connu en passant par un homme politique et ils nous répondent ! ”

@EdshelDee : “Sur Twitter j’apprécie la diversité et de l’éclectisme des discussions que j’ai pu avoir. C’est le “Café du Commerce” mondial ; on peut y parler du temps qu’il fait, de nos week-ends, de nos soirées, autant que des “ambivalences” de Martin Heidegger sous le IIIe Reich ou de la position russe sur la Syrie

La culture Twitter reflète une tendance de fond : la polyvalence au détriment de la spécialisation, le picorage d’informations au détriment de l’approfondissement. On connaît un peu des tas de gens, on en sait un peu sur plein de choses, on ne maîtrise rien vraiment, mais on n’est largué sur rien non plus.

Ceci est une adaptation à notre environnement économique de plus en plus mouvant. Pour survivre sur le plan professionnel, il faut être capable de nous adapter. La polyvalence informationnelle renforce notre adaptabilité professionnelle. Je soupçonne que, de la même façon, le butinage communicationnel favorise notre sociabilité en entreprise, donc notre efficacité économique.

UN BESOIN NARCISSIQUE, UN DÉFI CRÉATIF

Twitter est élitiste par nature, en raison de sa difficulté d’accès, son jargon, son austérité, son exigence d’assiduité. Ce club VIP flatte les égos de ceux qui y sont admis et influents. Nouvel outil de distinction bourdieusienne, toujours pas détrôné malgré les tentatives (Quora, Diaspora…)

Il permet aux jouteurs, poètes, experts du calembour d’exprimer leurs talents, pour se mettre en valeur et gagner des points sociaux, mais surtout pour se faire plaisir et satisfaire leur vanité. Le salon d’éloquence est devenu mondial, un bon tweet peut séduire un public immense, à la vitesse électrique.

La réaction de #Armstrong “Je suis hyper déchu”

— Jean Saurien (@schloren) Août 24, 2012

On va bientôt apprendre qu’il n’a pas marché sur la lune et qu’il n’a jamais joué de la trompette #Armstrong

— Malaparte (@vince75001) Août 24, 2012

Mais Twitter offre aussi aux créatifs de tout poil un espace d’expression et d’exploration ouvert, drôle, impertinent, non politiquement correct. La contrainte du format devenant un défi créatif fortement incitatif. Ce que résume @Vincnet_B ci dessous :

“Twitter propose une expérience linguistique permettant davantage de jouer avec la fonction poétique de la langue, l’articulation du nombre restreint de signes au signifiant a un petit côté jubilatoire, il faut bien le reconnaître”

Twitter, un lieu où s’expriment les blagues les plus potaches, cyniques, sarcastiques et de mauvais goût parfois et qui subit, comme dans la vraie vie, les assauts des gardiens de l’ordre et de la bienséance.

Tant que ces normalisateurs resteront minoritaires, Twitter restera le lieu d’expression des créatifs. Pas toujours drôles, mais représentatifs d’une distance salutaire contre le politiquement correct, le socialement acceptable, l’aseptisé. L’ennui, en somme.

Cyrille Frank aka cyceron sur Twitter ou sur Facebook

Intégralité de la petite enquête réalisée via Twitter du 17 au 25 août 2012. Merci à tous !

Crédits photo (par ordre d’apparition)  : bu7amd , visitfinland, mommamia via Flick’r

Pourquoi préférez-vous Twitter à Facebook ?

Liberté ©bu7amd via Flickr.com

L’opposition entre les deux réseaux ne correspond pas à tous les usages. Nombreux sont ceux qui utilisent les deux outils, de manière différente et pour des publics distincts. Toutefois, parmi les gros utilisateurs de Twitter, la préférence a des motifs évidents et d’autres plus cachés.

Certains usagers des réseaux sociaux refusent de choisir entre Facebook et et Twitter. C’est le cas de @MinetCheri ou d’@adele_bchp qui compartimentent très sagement les deux outils. Cette dernière explique :

“Pour moi il n’est pas question de préférence mais d’usages différents. J’utilise Facebook pour mes relations personnelles avec des proches, et Twitter pour faire de la veille et avoir des contact avec des professionnels de mon secteur. Je ne suis anonyme ni sur l’un ni sur l’autre, mais Twitter représente la face “visible”, ou publique, de ma vie online, alors que mon profil Facebook n’est ouvert qu’à mes amis (et quasiment étanche à ma vie professionnelle).”

Pourtant parmi les accros à Twitter, la préférence semble très nette.

“ON SE RÉVÈLE BEAUCOUP PLUS SUR TWITTER”

C’est l’avis de @lisadol pour qui,

“Les rapports en 140 signes sont souvent plus profonds que des heures de blabla autour d’un café. Là on va à l’essentiel ! et je trouve qu’on se révèle beaucoup plus, même quand on est anonyme…”

Cela peut sembler paradoxal de prétendre se livrer davantage à des inconnus qu’à ses propres connaissances, mais c’est assez classique finalement. On n’a pas de comptes à rendre à ceux que l’on ne connaît pas. Pas de pression, pas de peur de casser le lien. Perdre un follower ? La belle affaire. Un de perdu, dix de retrouvés. Les aveux, c’est au bistrot qu’on les fait, pas en famille.

@Linoacity résume :

“Le débat n’est pas faussé car les gens étant sous pseudo, ils disent vraiment ce qu’il pensent. Il n’y a pas d’enjeu affectif qui biaise les discussions.”

C’est là que se trouve l’une des différences majeures entre Twitter et Facebook : la liberté beaucoup plus grande de l’oiseau bleu, à la fois force et faiblesse sur le plan social. Twitter permet de retrouver l’anonymat de la foule, de se perdre dans un lien faible avec autrui et de garder une liberté de ton.

Facebook à l’opposée, repose sur des liens forts qui nous lient, voire nous enferment, dans des relations sociales beaucoup plus rigides avec nos amis, notre famille, nos collègues. Mais c’est aussi là que l’on va trouver le réconfort, le soutien, l’affection de ses proches.

“Tes gentils amis sont toujours compatissants aux malheurs que tu exprimes en plus d’un feuillet !” explique @lisadol

TWITTER POUR LA LIBERTÉ, FACEBOOK POUR LA SÉCURITÉ

©visitfinland via Flick'r

Sécurité Facebook ©visitfinland via Flick’r

On retrouve ici les deux grands besoins de l’être humain, dont on se rend compte qu’ils sont souvent opposés. L’amour est inconditionnel, c’est une sécurité : quoi qu’il arrive, quoi que je fasse ou je dise, je serai aimé de mes parents. Sauf graves transgressions, mes propos seront acceptés par mes amis auprès je peux faire du 3e degré. Ils me connaissent, savent décoder l’intention positive derrière les mots. L’amour implique le pardon (non, le christianisme n’a pas le monopole de cette idée) et ce lien fort est une assurance affective pour la vie.

En même temps, l’amour est excluant, par le niveau même d’intensité requis. On ne saurait aimer tout le monde. Pas assez d’énergie, pas assez de temps à consacrer à tous. C’est bien pour cette raison que l’église exige de ses disciples qu’ils aillent régulièrement à la messe : il s’agit bien de couper au maximum les fidèles de ce qui peut les éloigner de Dieu. C’est aussi pour cela qu’on exige le célibat des prêtres, pour que toute leur énergie et leur esprit ne soit consacré qu’à l’être suprême. Les amoureux fusionnels en font d’ailleurs la cruelle expérience : à s’aimer trop, ils font le vide autour d’eux.

Mais cette proximité rassurante est aussi étouffante. C’est un dispositif de contrôle social qu’on retrouve dans les petits villages, si bien décrits par Claude Chabrol dans ses films grinçants. Critique de Facebook qu’exprime @aya_jrns, qui estime qu’

“il s’agit surtout d’un moyen d’espionner les autres”

Pour @chouing, par ailleurs, la politique de l’outil lui-même respecte davantage sa liberté.

“Pas de géolocalisation automatique des statuts. Pour le moment twitter semble plus respecter les notions élémentaires de vie privée” note-t-il.

Liberté aussi plus grande sur Twitter de choisir ses “amis”. On ne choisit pas sa famille, on choisit partiellement ses amis (sur une liste de camarades ou de collègues imposés). Sur Twitter, on choisit qui on veut, sur les critères qui nous chantent :

“Certaines de mes connaissances sur Facebook ont des opinions trop différentes des miennes pour que nous puissions vraiment en discuter. Sur Twitter, je suis les gens en fonction d’intérêts communs, nous sommes donc paradoxalement plus “en phase”! explique @MagBebronne

Nous passons donc notre temps à jongler entre besoin de liberté et désir de sécurité. Nous voulons les deux, et cette  d’ailleurs une source majeure de disputes au sein du couple : “je ne suis pas ta mère”, “ne me dis pas ce que je dois faire”, “tu m’étouffes”, “tu m’aimes?”…

COMBIEN TU M’AIMES TWITTER ?

Toutefois, la répartition des rôles n’est pas aussi claire que cela entre Twitter et Facebook. Sur Twitter, le besoin d’amour se fait sentir aussi dans la recherche d’attention permanente. C’est même l’un des principaux moteurs de l’activisme de ses membres.

Etre suivi, être retwitté, être mentionné, c’est autant de preuves qu’on est important. Cela nous rassure justement parce qu’il s’agit d’inconnus, qui ne sont pas obligés de le faire parce qu’ils sont historiquement liés à notre existence. Certes, la preuve d’amour est plus faible, mais elle est plus fréquente. Le quantitatif remplace le qualitatif de Facebook.

En cela Twitter est symptomatique de notre société libérale. Nous sommes dans la compétition permanente, dans la concurrence globale, économique et sociale. Il faut être dans la course et si possible devant. Et pour être sûr de l’être, il faut s’évaluer, se mesurer à autrui. Combien tu as de followers, quel est ton klout ? Un néologisme se répand d’ailleurs sur le sujet : le quantifiedself. Ou cette tendance à développer des outils qui permettent de s’évaluer, se jauger et mesurer son rang dans le grand marathon social.

TWITTER, ARME SOCIO-ECONOMIQUE

C’est précisément dans ce contexte de concurrence exacerbée que Twitter trouve l’un de ses atouts majeurs: permettre d’être informé avant les autres. Besoin professionnel pour les journalistes et communiquants, besoin social pour tous les autres.

@Louisa_A, explique son penchant pour Twitter :

“un réseau qui s’étend de jour en jour, des bons plans réguliers. L’info la plus fraîche est d’abord sur Twitter avant d’être diffusée ailleurs.”

@Lisadol confirme :

“ça donne aussi une satisfaction intellectuelle incroyable. tout savoir avant tout le monde /”

La satisfaction n’est pas qu’intellectuelle, elle est aussi sociale. Ça permet de faire le malin à la machine à café, mais plus globalement, c’est une source de pouvoir considérable, comme le savent bien les politiques. Savoir avant les autres permet de prendre l’initiative de la conversation, cela augmente sa valeur sociale par le service d’information que l’on est apte à rendre, pour peu que l’on soit doté des bonnes compétences de verbalisation.

Le format limité de Twitter se montre utile ici : écrire en 140 signes (et même 120 pour laisser la place aux RT), est un exercice qui en soi permet, de verbaliser l’information pour mieux la restituer par la suite.

“Mon cerveau travaille aussi sur la formulation” explique @lisadol

LA RÉSONANCE EST UNE NÉCESSITÉ

En entreprise, il ne suffit pas de faire, il faut aussi faire savoir. Ceci est valable à l’échelle de la société. Pour émerger de la masse des concurrents, toujours plus grande, vu l’augmentation du nombre de diplômés, les nouvelles technologies sont des armes redoutables.

Twitter joue ce rôle essentiel : diffuser sa propre marque, pour se faire connaître et augmenter sa valeur économique, cette fois sur le marché du travail. @Louisa_A confie :

“Mon inscription sur Twitter en mai 2010, intriguée par tout le bien que @Laimelecinema m’en disait, a été très bénéfique pour ma carrière. Nouveau boulot après des années de galère”

Pour @lisadol :

“Professionnellement aussi évidemment, je me rends bien compte que mon nom circule plus… mais je ne suis pas encore sûre que cela me servira un jour.”

©mommamia via Flick'r

©mommamia via Flick’r

BUTINAGE SOCIAL : ADAPTATION ECONOMIQUE ?

Au delà du réseautage et de l’intérêt professionnel plus ou moins direct, Twitter, par son ouverture est aussi un outil qui permet d’accéder à la diversité humaine. Même si cette diversité est relative : elle concerne une population assez homogène de CSP+, urbains, ultra-instruits…

Les conversations et discussions sont courtes et forcément limitées par le format, mais elles sont potentiellement nombreuses. Cela reste une extension de son champ social, même si cela se fait au détriment de l’intensité.

@Louisa_A : “Twitter permet justement d’ouvrir le champ des possibles, on ne se retrouve pas qu’entre amis, en famille, entre anciens du collège ou du lycée. On peut parler à tout le monde, de Denis Brogniart à un rédac chef d’un magazine connu en passant par un homme politique et ils nous répondent ! ”

@EdshelDee : “Sur Twitter j’apprécie la diversité et de l’éclectisme des discussions que j’ai pu avoir. C’est le “Café du Commerce” mondial ; on peut y parler du temps qu’il fait, de nos week-ends, de nos soirées, autant que des “ambivalences” de Martin Heidegger sous le IIIe Reich ou de la position russe sur la Syrie

La culture Twitter reflète une tendance de fond : la polyvalence au détriment de la spécialisation, le picorage d’informations au détriment de l’approfondissement. On connaît un peu des tas de gens, on en sait un peu sur plein de choses, on ne maîtrise rien vraiment, mais on n’est largué sur rien non plus.

Ceci est une adaptation à notre environnement économique de plus en plus mouvant. Pour survivre sur le plan professionnel, il faut être capable de nous adapter. La polyvalence informationnelle renforce notre adaptabilité professionnelle. Je soupçonne que, de la même façon, le butinage communicationnel favorise notre sociabilité en entreprise, donc notre efficacité économique.

UN BESOIN NARCISSIQUE, UN DÉFI CRÉATIF

Twitter est élitiste par nature, en raison de sa difficulté d’accès, son jargon, son austérité, son exigence d’assiduité. Ce club VIP flatte les égos de ceux qui y sont admis et influents. Nouvel outil de distinction bourdieusienne, toujours pas détrôné malgré les tentatives (Quora, Diaspora…)

Il permet aux jouteurs, poètes, experts du calembour d’exprimer leurs talents, pour se mettre en valeur et gagner des points sociaux, mais surtout pour se faire plaisir et satisfaire leur vanité. Le salon d’éloquence est devenu mondial, un bon tweet peut séduire un public immense, à la vitesse électrique.

La réaction de #Armstrong “Je suis hyper déchu”

— Jean Saurien (@schloren) Août 24, 2012

On va bientôt apprendre qu’il n’a pas marché sur la lune et qu’il n’a jamais joué de la trompette #Armstrong

— Malaparte (@vince75001) Août 24, 2012

Mais Twitter offre aussi aux créatifs de tout poil un espace d’expression et d’exploration ouvert, drôle, impertinent, non politiquement correct. La contrainte du format devenant un défi créatif fortement incitatif. Ce que résume @Vincnet_B ci dessous :

“Twitter propose une expérience linguistique permettant davantage de jouer avec la fonction poétique de la langue, l’articulation du nombre restreint de signes au signifiant a un petit côté jubilatoire, il faut bien le reconnaître”

Twitter, un lieu où s’expriment les blagues les plus potaches, cyniques, sarcastiques et de mauvais goût parfois et qui subit, comme dans la vraie vie, les assauts des gardiens de l’ordre et de la bienséance.

Tant que ces normalisateurs resteront minoritaires, Twitter restera le lieu d’expression des créatifs. Pas toujours drôles, mais représentatifs d’une distance salutaire contre le politiquement correct, le socialement acceptable, l’aseptisé. L’ennui, en somme.

Cyrille Frank aka cyceron sur Twitter ou sur Facebook

Intégralité de la petite enquête réalisée via Twitter du 17 au 25 août 2012. Merci à tous !

Crédits photo (par ordre d’apparition)  : bu7amd , visitfinland, mommamia via Flick’r

La socialisation contre l’information ?

La socialisation excessive, société de Bisounours ?

La socialisation excessive, société de Bisounours ?

La société hyper-socialisée vers laquelle on se dirige présente des risques sur l’information. Elle nous conduit à des contenus édulcorés, aseptisés, politiquement corrects. Et le responsable, c’est désormais nous-mêmes.

L’ABÊTISSEMENT DES FOULES PAR ELLES-MÊMES

Les médias de masse, la télévision en particulier, sont régulièrement dénoncés pour leur rôle d’anesthésiant social. Les fictions, les jeux, le divertissement en général seraient un instrument de contrôle politique, le nouvel opium des peuples, ou le cirque romain moderne.

De fait, certaines chaînes, comme Fox News pratiquent la désinformation à des fins politiques, tout comme certains patrons de journaux français

Mais voilà que grâce à Internet et aux réseaux, la vérité peut enfin échapper au contrôle centralisateur. Grâce à Wikileaks, aux blogs, aux forums… l’information transpire en dépit des efforts d’opacité ou de manipulation des puissants.

Sauf, qu’en réalité, ces derniers semblent avoir inventé, grâce aux médias sociaux, une nouvelle technique bien plus redoutable que la précédente : l’auto-lavage de cerveau. C’est désormais le public lui-même qui officie, la victime est son bourreau.

Grâce aux recommandations sociales – j’aime, retweets, partages – le public est son propre prescripteur et c’est beaucoup plus efficace que lorsque le message vient d’en haut.  Chose qu’ont bien montrée Elihu Katz et Paul Lazarsfeld dans les années 50, dans “the two step flow of communication” (supériorité des contacts interpersonnels par rapport aux médias).

Car ce qui est partagé par le public en majorité, ce n’est pas le dernier rapport parlementaire édifiant de la Cour des comptes. C’est le dernier buzz rigolo, la pub ENORME, le lolcat trop drôle, la gaffe monstrueuse du politique…

LA VANITÉ, MOTEUR DE CETTE SOCIALISATION POUSSÉE

Sur-représentation des buzz, polémiques, informations choquantes, amusantes, insolites. Ce qui s’échange bien sur les réseaux, est ce qui est différent, hors-norme et vecteur de plaisir pour le récepteur. Et qui rapporte des “points” de socialisation à son diffuseur.

Car il s’agit de plaire à son entourage. Nous sommes dans une recherche de séduction permanente,  pour gagner ce nouveau bien de consommation, la vanité, que les nantis veulent désormais s’offrir.

Un mécanisme ancien mais qui gagne en ampleur. “Il a toujours des bons liens Vincent’, remplace l’ancien “ah dédé il a toujours de bonnes blagues”. Mais c’est le même processus à l’oeuvre : gagner la sympathie de l’autre en lui procurant une satisfaction, et quoi de plus efficace que de le divertir ?

Les médias eux, gardent les mains propres. La démocratie agit de son propre chef : c’est elle-même qui partage, qui diffuse ce qu’elle aime. Et ce qu’elle apprécie en majorité, c’est le plaisir, l’émotion, le positif… Rarement du complexe, pourtant indissociable de l’accès à certains savoirs.

Les programmateurs télé racoleurs se replient toujours derrière le public qu’ils ne font que servir. “On leur donne ce qu’ils ont envie de voir”. Aujourd’hui,plus besoin d’argumenter : les programmes sont en self-service, le serveur ne peut être mis en cause.

LOL, société du plaisir, il faut divertir

LOL, société du plaisir, il faut divertir

LES RELATIONS SOCIALES ASEPTISÉES

La socialisation à tout crin a une autre conséquence : la neutralisation des discours, l’aseptisation des conversations. La langue de bois tant dénoncée atteint désormais tout le monde. Les réseaux nous ont transformé en politiciens.

Chaque individu ménage son électorat virtuel de followers, les conversations sur Facebook s’édulcorent, pour se limiter au plus petit dénominateur commun. Comment ne pas déplaire à 130 personnes si différentes, à qui l’on s’adresse désormais simultanément ? Ce que la sociologue Dannah Boyd appelle la convergence sociale. En n’abordant aucun sujet qui fâche, comme toute bonne maîtresse de maison qui bannît la politique ou la religion des conversations.

Du côté des médias, le rapprochement du journaliste avec ses lecteurs induit un autre risque, s’il est trop poussé : la démagogie, le “politiquement correct”. Quand on tisse des liens avec son public, on perd en indépendance. Le bon journaliste ne doit pas être dans l’empathie, mais dans la distance.

Il doit accepter de déplaire à son audience pour lui révéler des choses importantes. Pourra-t-il le faire aussi facilement demain au risque de perdre de son influence auprès de sa communauté ? Acceptera-t-il de dire du mal d’un personnage populaire, et de décevoir d’un coup tous les fans de ce dernier ? Surtout que l’impact sera visible, mesurable. X abonnés en moins au fil Twitter, et autant de “delike”.

La communication verticale, unilatérale conduit à l’autisme et à l’éloignement des médias de leur public. A l’inverse, trop d’empathie enferme dans une dépendance malsaine. Après la tutelle politique, les pressions économiques, la presse pourrait tomber sous la coupe d’un 3e et redoutable adversaire : son public.

Cyrille Frank

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Crédit Photo en CC : cbbbc et thierrimages via @Flickr.com

Rumeurs sur Twitter : les journalistes plus coupables

Echo Twitter

Crédit photo via Flickr.com en CC : lune_de_saphir et Unprobableview

Comme quelques collègues, j’ai retwitté hier un message mensonger annonçant la fin du post.fr, “un fake”. Comment en suis-venu à relayer un message sans prendre le temps d’en vérifier correctement la source ? Quelles leçons en tirer ?

L’annonce émanait d’un compte twitter “lepost” affichant logo officiel et url trompeuse, avec le contenu suivant :

“C’est officiel: notre site ferme le 1er mars. Merci à tous ceux qui nous ont lu et soutenu. Lepost.fr fut une fabuleuse aventure”.

Comme je l’ai compris quelques secondes plus tard, il s’agissait d’un faux message de tweetpoubelle, blagueur impénitent multirécidiviste. (Retour de bâton après la rumeur de la mort de Jean Dujardin propagée peu de temps auparavant par le Post.fr ?)

Il a fallu l’expérience du Loleur de Compétition VincentGlad pour remettre aussitôt de l’ordre dans la maison. “Hé les gens c’est un fake le compte @Iepost. Ne vous emballez pas.”

Une crédulité des journalistes dénoncée par AlexHervaud : “Il y a un gros problème de crédulité dans l’internet français quand même. Et quand ça vient de journalistes, ça fait peur. #iepost

Je l’ai bien évidemment pris pour moi et ce n’était pas volé. En effet, la ficelle après réflexion- et c’est bien ce qui a fait défaut- était un peu grosse. Alors comment moi et d’autres journalistes avons-nous commis cette bourde ?

1- Le contexte favorable

Le plaisantin a très bien trouvé son sujet en résonance avec l’actualité du site, faisant état lui-même des inquiétudes quant à son avenir. Depuis quelques jours la blogo-twittosphere bruissait de rumeurs sur la fin programmée du Post. Ce message semblait donc couronner une évolution logique.

Processus instinctif de confirmation mentale par accoutumance ou faisceau apparemment concordant de signes.

2- L’autorité de l’émetteur

Le message relayé par d’autres journalistes, s’est trouvé automatiquement pré-validé via la crédibilité supposée de ces professionnels. Il suffit d’une source de confiance pour affaiblir voire annuler la vigilance.

On retrouve les mécanismes de respect instinctifs de l’autorité décrits dans la fameuse expérience de Milgram. On est tous plus ou moins le mouton de son troupeau, nous conformant aux valeurs, principes et habitudes de notre groupe d’appartenance.

On pense aussi au très bon ouvrage de Jean-Noël Kapferer sur les Rumeurs et les phénomènes de validation par proximité “je le sais via la soeur de mon meilleur ami, lequel travaille dans le cinéma où l’on a retrouvé des seringues cachées dans les sièges…”

vitesse des tuyaux

Crédit photo via Flickr.com en CC : lune_de_saphir et Unprobableview

3- Simplicité technique et vitesse

La communication par simple clic facilite la “prise de parole” et accélère considérablement la transmission des messages. Plus besoin de reformuler son message, ni même de faire un copier-coller, une simple pression furtive suffit à propager la rumeur.

Cette vitesse, liée à une possibilité technique, conduit à un risque de déconnexion de la raison. Si l’on ne se force pas passer le message au tamis de son esprit critique, il est très facile de dire ou répéter des âneries.

D’ailleurs sans aller jusqu’à relayer une bêtise, combien de temps se laisse-t-on pour réfléchir à l’article lu ? Une minute, une heure ? Nous n’avons pas un agenda illimité et par ailleurs, la valeur du message décroît avec le temps. Mais c’est précisément là que se trouve pourtant la valeur ajoutée des journalistes : dans le temps passé à lire, vérifier, analyser, sélectionner et simplifier éventuellement le message.

4- La course à l’amplification

Pourtant sur Twitter la fraîcheur de l’information semble être sa principale valeur. Il s’agit de décrocher le scoop twitter, synonymes de RT, pour augmenter sa valeur sociale, son influence, sa notoriété… La médiatisation préalable du sujet joue alors également fortement sur son potentiel de relais.

Une bonne rumeur Twitter ne fleurira jamais autant que sur le terreau d’une inquiétude, d’une préoccupation antérieure. Comme lors de la campagne pour le traité constitutionnel européen, où l’on vit s’épanouir les rumeurs les plus alarmantes sur l”interprétation du texte. Comme celle présageant la remise en question du droit à l’avortement. Paramètre fort bien maîtrise par l’espiègle Tweetpoubelle.

5- La technologie déresponsabilisante

Plus besoin d’arriver à l’heure, les mobiles permettent désormais d’annoncer son retard. Inutile de soigner ses réglages photo, il suffit d’en prendre plusieurs ou de faire des retouches sur Photoshop.

Foin de stress à l’idée de graver une erreur dans le marbre. Avec Internet, on peut corriger rapidement et effacer éventuellement les traces de son méfait. Comme il suffira d’effacer son message Twitter erroné. Pas vu, pas pris.

Sauf que la crédibilité, tout comme la confiance des consommateurs est si longue à conquérir et si facile à perdre…

Crédulité grégaire, fainéantise intellectuelle, précipitation plus ou moins intéressée… nous autres journalistes pouvons nous laisser aller à une certaine facilité via les médias immédiats. Décontenancés par un nouvel univers, un rythme et des pratiques différentes, il est facile de délaisser ses bonnes pratiques habituelles.

Attention, car en tant que médiateurs “accrédités”, notre responsabilité n’est pas mince vis à vis de nos lecteurs. Demain un mauvais RT sera une faute professionnelle, à l’instar d’une info non vérifiée. Twitter, ludique et facile n’en est pas moins grave. Petit rappel à l’ordre auto-administré.

Cyrille Frank

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Crédit photo via Flickr.com en CC : lune_de_saphir et Unprobableview

Sondage : Comment utilisez-vous Twitter le matin ?

Dans votre usage quotidien de l’oiseau bleu comment procédez-vous ? Vous lisez d’abord votre time-line ou vous envoyez les liens de votre revue de presse ? Petit sondage…

Faut-il impérativement twitter en anglais ?

Pour attirer les utilisateurs anglo-saxons de Twitter, majoritaires,  faut-il s’adresser dans leur langue, ou l’anglais est-il un repoussoir pour les lecteurs français ?


Réseaux sociaux : bienvenue dans la matrice

conformisme, réplication

Crédit photo Just.Luc via Flick'r

Les réseaux sociaux, Facebook et Twitter, accentuent tous deux la valeur de socialisation. Laquelle conduit à une forme d’auto-contrôle de ses membres, notamment via le conformisme qui traduit l’évitement du risque.

PLUS D’AMIS NE VEUT PAS DIRE PLUS D’ECHANGES

Fabrice Epelboin, de l’excellent Readwriteweb, avait commenté l’étude (2009) de Cameron Marlow, sociologue travaillant pour Facebook, qui montre le décalage entre le nombre d’amis Facebook et le nombre réel d’amis, ceux avec qui lesquels on a de vrais échanges.

Les internautes ont en moyenne 130 amis sur Facebook (chiffre 2010) mais ne dialoguent qu’avec quatre d’entre eux (pour les hommes) ou six (pour les femmes).

Même les collectionneurs ayant 500 amis ou plus, ne font guère mieux : 10 pour les hommes et 16 pour les femmes. (Peut-être parce qu’elles y passent plus de temps, mais cela ne répond pas à la question de leurs motivations, à creuser…)

Idem pour les interactions faibles (commentaires, “j’aime”, mises à jour de statuts) le chiffre d’amis réel reste étonnement faible : sept amis en moyenne chez les hommes et dix chez les femmes.

Voilà qui remet en cause l’idée d’une sur-sollicitation sociale qui conduirait à l’appauvrissement des échanges en raison du nombre. S’il fallait communiquer avec tout le monde, la teneur des propos serait évidemment réduite à un minimum de mots, par rationnement évident du temps. Il en découlerait une superficialité “mécanique”.

PAS APPAUVRISSEMENT MAIS EDULCORATION

L’analyse des thèmes les plus des abordés dans les mises à jour de statuts sur Facebook en 2009 témoigne d’une tonalité fortement “divertissante” des préoccupations : people, cinéma, sport et les outils eux-mêmes (Facebook, Twitter) occupent le haut du pavé. On note toutefois l’importance de la thématique Santé (en 3 et 8e position du classement ci-dessous) mais davantage pour des raisons conjoncturelles : le buzz autour du risque de pandémie H5N1.

Le FML (fuck my life) qui correspond à “notre vie de merde”, fait un carton. C’est un thème ultra-efficace pour créer de la complicité sur le mode humoristique et communautaire avec un message implicite “tous égaux face aux emmerdes.

Mais exception notable : la position de la Religion en 14 e position, thème sérieux et engageant, mais qui traduit surtout la sur-représentation du continent américain dans le volume global des messages échangés. Les Etats-Unis totalisent 125 millions d’utilisateurs contre moins de 19 millions pour la Francechiffres juillet 2010. Je gage qu’en France, la thématique religieuse serait bien plus faible.

Si cette étude n’entrant pas dans le détail des propos, ne peut servir à prouver le caractère inoffensif des conversations- les commentaires parfois haîneux des sites sportifs en témoignent- il montre en tout cas l’absence de thématique politique. Mais sans doute y a-t-il là une explication d’ordre démographique avec une forte proportion de jeunes (45% ont moins de 25 ans cf graphique ci-dessus)

En l’absence de données qualitatives, il faudra donc se contenter d’hypothèses et de  subjectivité personnelle (assumée) 🙂

Car si l’on a vu que la sur-sollicitation informationnelle ne générait pas nécessairement plus d’échanges réels sur Facebook, et on peut en supposer la même chose sur Twitter, je soupçonne un effet indirect de cette masse d’auditeurs silencieux.

Et c’est là que se situe peut-être le principal danger des réseaux sociaux : l’édulcoration des propos, l’auto-censure, le politiquement correct.

Comment ne pas dire que des choses très superficielles et consensuelles quand son auditoire  potentiel est si varié ? Qu’il est constitué à la fois d’amis, de collègues (voire son chef), de membres de sa famille… Qu’il comporte indifféremment des gens de droite, de gauche, des laïcs ou religieux, et autant de valeurs différentes, parfois aux antipodes ?

Il se produit alors dans le privé ce qui se passe dans la sphère publique pour les personnes médiatiques, politiques ou people : l’effet “minimum dénominateur commun”. Une fois que l’on a ôté toutes les occasions de déplaire, que reste-t-il ?

Il reste les belles valeurs universelles de générosité et d’amour, d’égalité et de tolérance que l’on peut observer à travers les causes, ou les groupes :

Soutien aux deux journalistes de France 3 retenus en Afghanistan

Pour que Facebook soit plus vigilant sur les propos racistes et homophobes

La ferme des célébrités : Marre des stéréotypes racistes sur l’Afrique !!

Il reste l’humour et  la dérision via les insolites, fakes et autre pubs rigolotes. C’est le LOL gentillet tellement en vogue aujourd’hui, car il permet de limiter le risque social tout en s’assurant une popularité.

L’EVITEMENT DU CONFLIT

Fight club

Crédit photo Joe Sciglitano via Flick'r

Ce que l’on observe sur Facebook, comme dans la société en général, c’est l’évitement de l’affrontement, de tout heurt communicationnel.

Ce qu’on appelle le “small chat” ou les discussions d’ascenseur. Surtout ne dire que des choses bien lisses, pas engageantes qui ne vous livrent pas trop. Car il s’agit aussi de se protéger de la multitude.

La plupart des gens que j’observe sur Facebook se comportent comme des grands timides qui auraient convoqué une conférence de presse pour parler d’eux. “Que vais-je bien pouvoir publier sur mon mur de pas trop personnel ? Tiens une pub marrante, ça devrait leur plaire”

Quand un message négatif est émis, ce dernier prend bien garde d’enfoncer les portes ouvertes de l’indignation générale : Les Bleus quelle honte, Domenech quel imbécile, Hortefeux quel salaud…

UN POIL PLUS DE LIBERTE SUR TWITTER

Il y a sans doute sur Twitter un peu plus de liberté de ton, en raison de la plus grande homogénéité de ses utilisateurs actifs, lesquels sont issus de la sphère davantage professionnelle que privée.

Et surtout, en raison du profil plus individualiste et socialement dominant de ces hyper-twitters qui leur confère une assurance beaucoup plus forte. On y retrouve d’ailleurs la quasi-totalité des blogueurs “influents”, de Maitre Eolas à Jegoun en passant par Koztoujours, comme un grand nombre de journalistes jeunes et branchés : Vincent Glad, Alex Hervaud, AudeBaron

Ou encore des professionnels de la communication qui s’efforcent de lutter contre l’auto-censure et renforcent même leur marque par ce biais. C’est ce que raconte Michelle Blanc forte de “ses plusieurs milliers d’abonnés”.

C’est à propos de ce critère d’individualisme (et d’individualité) plus grand  que je déclarais, de manière un peu provocatrice, que Twitter est de droite quand Facebook est de gauche.

UNE PROVOCATION CALCULEE

Il y a parfois, parmi la faune dominante, une stratégie délibérée de différenciation et de médiatisation par la provocation, notamment via les “twitt-clashs”.

Une distance à la norme savamment étudiée qui permet d’être socialement transcendant, à la fois extérieur et donc supérieur à la foule. Un procédé aux motivations multiples que je tente de décrypter dans mon billet dédié aux prises de bec sur Twitter

A Facebook l’humour inoffensif et souvent burlesque, à Twitter le LOL sarcastique (ironique et méchant) qui n’est pas sans rappeler le film Ridicule

Mais Twitter non plus n’échappe pas à ses marronniers consensuels tels la liberté de télécharger, la lutte contre le contrôle étatique, bref le discours classique des geeks libertaires sur-représentés également parmi les influents du réseau. Je recommande à tout socio-suicidaire de venir défendre sur Twitter l’industrie musicale contre le peer to peer ou la loi Hadopi. Même la populaire NKM, malgré sa prudence, y a laissé quelques plumes

PANURGE CA URGE

On retrouve ce conformisme de position dans l’usage des retwitts. Certaines autorités, certains noms agissent sur la masse (dont je fais partie) comme des neutraliseurs de sens-critique. J’en ai été moi-même victime en retwittant des articles que j’ai trouvés géniaux sur l’instant, pour ne pas avoir pris assez de temps à y réfléchir. L’article ci-dessus qui théorise “la mort du web” n’en est pas moins intéressant, mais il m’a fallu lire celui-ci pour comprendre mon empressement aveugle à l’enthousiame.

C’est le travers même de Twitter qui est aussi sa qualité : la vitesse. Il faut aller vite car si l’on retwitte un truc trop vieux, on est ridicule. Si l’on veut avoir les bonnes places du RT, c’est comme au théâtre, il faut être le premier. Ah vanité de la course aux followers…

Alors, pour limiter le risque, on se repose sur des valeurs sûres. Chris Anderson de Wired, c’est quand même pas le dernier des imbéciles ! Les facteurs additionnés de vitesse et réputation tendent sur Twitter à renforcer encore davantage l’autorité de la source. Ce qui nous rappelle la fameuse expérience de Milgram devenue célèbre récemment via une polémique émission de télé

On en arrive alors de temps à autre, à ces ratés des RT. Quand la vitesse nécessaire pour accroître son influence nous fait riper. Comme ces retwitts de messages comportant de mauvais liens. Ou ces relais d’articles dont le titre plus ou moins racoleur dit précisément le contraire du texte, ce qui signifie que le retwitter n’a pas jugé utile de lire l’article qu’il recommande pourtant aux autres.

Bienvenue dans la matrice

Crédit photo : Kleiner Hobbit via Flick'r

ET SI LA MATRICE C’ETAIT  NOUS ?

“L’enfer, c’est les autres” disait Sartre dans Huis-clos, ou plus exactement, l’enfer c’est l’image de soi qu’en ont les autres, quand cette image est mauvaise.

On pourrait dire plus simplement que l’enfer, c’est soi-même. Nous somme piégés par notre ego et notre besoin d’amour qui nous conduisent à être dépendants des autres, de l’image qu’ils peuvent avoir de nous.

Le sociologue et linguiste Erving Goffmann a très bien démontré, notamment dans “The face work” comment nous jouons des rôles et “théâtralisons” notre communication (verbale et non verbale), de façon le plus souvent inconsciente. Ceci pour mieux correspondre à l’image que l’on souhaite donner de nous-mêmes ou pris au piège de l’image que l’on croit donner. De sorte que les échanges sociaux sont une négociation permanente de notre image.

Un négoce qui s’incarne même aujourd’hui à travers un marché boursier créé pour mesurer la cote de e-réputation des usagers Facebook

Et ce n’est peut-être qu’un début des offres de services liés à la e-réputation, on connaît les désormais les effaceurs, peut-être demain les relookers de e-réputation, chargés d’inventer une vie ou un passé valorisant ? Mais P. K. Dick l’a sans doute déjà écrit dans l’un de ses innombrables et prémonitoires romans

Avec les réseaux sociaux nous sommes reliés en permanence dans le temps et dans l’espace et renonçons, dans une certaine mesure, à notre autonomie de pensée au bénéfice du groupe. Ceci, car la valeur de socialisation l’emporte, sauf exceptions, sur l’individualisme. Nous troquons une certaine liberté contre une sécurité affective et  une estime de soi. Et comme dans la matrice, on n’a pas envie de se réveiller…

Cyrille Frank aka Cyceron

Twitter ou les mirages de la personnalisation de l’information

rubik's cube

La simplicité du principe et son extrême modularité font de Twitter l’outil de communication le plus personnalisable et le réseau social le plus puissant qui soit. C’est précisément pour cela qu’il ne séduira jamais les masses.

Mise à jour 27 avril 2013. 

Trois ans après ce billet, les chiffres d’une nouvelle étude corroborent les anciens et semblent donner raison à ma prédiction selon laquelle Twitter ne sera jamais grand public.

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Une étude d’Exact Target parue le 9 août 2010 montre que les utilisateurs quotidiens de Twitter sont aussi les plus actifs sur Internet.

• 72% publient sur leur blog au moins une fois par mois
• 70% commentent sur d’autres blogs
• 61% écrivent au moins une note produit par mois
• 61% commentent sur des sites d’info
• 56% écrivent des articles pour des sites tiers
• 53% postent des videos
• 50% contribuent aux wikis

Ces hyper-actifs ont trois fois plus de chances de charger des photos, quatre fois plus de chances de tenir un blog, et trois fois plus de chances de partager des notes et des critiques que l’utilisateur d’internet moyen.

Or ces utilisateurs quotidiens sur une minorité, environ 15% si l’on en croît l’étude publiée par la société de conseil Sysomos début 2009. L’analyse qui portait sur l’activité de 11,5 millions de comptes Twitter sur les cinq premiers mois de l’année concluait que :

90% des messages sont produits par 10% des utilisateurs
93% ont moins de 100 abonnés
85% twittent moins de une fois par jour
50% n’a pas twitté dans les 7 jours

Donc, si Twitter a dépassé il y a déjà quelques mois les 100 millions d’inscrits, le site de micro-blogguing est préempté par une élite sociale, en majorité professionnelle. Cela vaut aussi pour les célébrités qui se servent de l’outil servent à la manière des médias, pour gérer leur popularité et leur capital-image.

TWITTER : LE LEGO DE L’EGO

Twitter est l’Ikea informationnel, le site à monter soi-même, le légo de l’égo. A la base, ce n’est qu’une coquille vide, un réceptacle de flux qu’il faut construire patiemment, abonnement après abonnement, jusqu’à ce que sa time-line soit pleine d’infos pertinentes par rapport à ses goûts et curiosités propres.

Cette ultra-personnalisation de l’outil en fait tout l’intérêt mais également toute la difficulté car le processus de paramétrage de son flux est long et laborieux. Et c’est là que le bât blesse.

La masse des gens n’a ni le temps ni l’envie de se fader un puzzle de 1000 pièces en revenant du boulot.

D’autant que si l’oiseau bleu semble simplissime dans son principe, il est particulièrement inaccessible dans ses usages pour l’internaute lambda. Interface alambiquée, langage ésotérique (RT, hashtags, @, DM, FF), étiquette précise, besoin d’applications tierces (racourcisseurs d’url, clients…).

LE MYTHE DE LA PERSONNALISATION DE L’INFO

Twitter témoigne du décalage entre le discours positiviste sur les technologies de l’info et la réalité des usages. On nous promettait grâce à Internet l’émergence des fameux contenus “à la carte”, des informations sur mesure qui s’adapteraient à la personnalité de chacun. Puisque les outils le permettaient, la tendance suivrait.

Même illusion lors du déploiement du plan “informatique pour tous” de 1985 par le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius. Souvenez-vous de ces dizaines de milliers d’ordinateurs restés dans leurs cartons ou mal utilisés, faute d’avoir pris le temps de former les enseignants.

Même utopie lors de l’émergence des blogs et du web 2.0, dont certains voyaient le signe d’une nouvelle démocratie participative numérique.

Même égarement qu’à l’époque des promesses de démocratisation culturelle via les formidables bibliothèques du savoir en ligne.

LES TECHNOLOGIES NE CORRIGENT PAS MAIS ACCENTUENT LES INEGALITES

Toutes ces prédictions optimistes, portées par des geeks et une élite sociale auto-centrée, se sont brisées sur le réalisme des différences socio-culturelles. Pour bénéficier culturellement des innovations technologiques, il faut en avoir envie et il faut en avoir les moyens économiques (l’argent pour s’équiper), sociaux (l’entourage pour se faire aider) et intellectuels (la formation et l’éducation pour comprendre).

S’agissant de l’envie, l’appétence pour les nouvelles technologies est très dépendante du milieu socio-culturel d’appartenance. Le goût pour la connaissance s’apprend, la curiosité s’éduque que ce soit en matière alimentaire, en art ou en culture.

Ceci est très bien résumé par Eric Guichard docteur en sciences de l’information à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) :

“Mais entre ces possibles et la réalité, il y a une marge, voire un fossé. Et c’est là que la notion de literacy, ce mélange de culture et d’alphabétisme, prend son sens. L’activité intellectuelle s’acquiert souvent par apprentissage. Il faut environ 20 ans pour maîtriser l’ensemble des instruments et méthodes liés à l’exercice d’une pensée rationnelle. On voit mal comment la diffusion d’objets matériels permettrait de raccourcir ce délai d’apprentissage, si ces objets sont – comme il semblent l’être – plus des objets de consommation pure que des outils qui prolongent effectivement les processus d’écriture : on imagine difficilement savoir chercher un livre dans une bibliothèque si on ne sait pas lire, ou devenir mathématicien du simple fait qu’on s’est fait offrir une télévision numérique.

Lire l’article entier ainsi que sa thèse

FACEBOOK : L’ANTI-PERSONNALISATION

clés en mainCrédit photo  Jeff Rinehart via Flick’r

Le succès croissant de Facebook auprès du grand public témoigne du succès de la logique inverse : la fourniture d’un service “clé en mains”. C’est la logique du “”push qui prédomine. On reçoit des informations et sollicitations diverses plus qu’on ne va les chercher.

Ceci est cohérent avec l’usage récréatif de Facebook. Il s’agit de s’amuser entre amis et non de “se prendre la tête” avec un outil qu’il faut construire soi-même.

Cette anti-personnalisation est également en adéquation avec la fonction première de Facebook : renforcer la socialisation de ses membres. Pour se faire, l’outil valorise les comportements et opinions communes et pas celles qui se distinguent. D’où notamment l’apparition du bouton “j’aime” qui va dans le sens de cette cohésion pour ne pas dire uniformité sociale. En ce sens Facebook favorise davantage le collectif que l’individu, et pour caricaturer, serait davantage de gauche quand Twitter serait à droite (libérale).

TWITTER NE PERCERA JAMAIS AUPRES DU GRAND PUBLIC

Voilà pourquoi l’oiseau bleu est condamné à rester dans la sphère du BtoB ou à toucher une cible retreinte ultra-éduquée. Sauf à changer tellement son principe qu’il y perdrait son âme. Comme par exemple intégrer des éléments multimédia ou ne plus limiter le nombre de caractères.

Je rejoins sur ce point Cédric Deniaud qui nous explique sur son blog les cinq raisons pour lesquelles Twitter ne deviendra jamais grand public.

En revanche le principe du fil d’actu personnel  a déjà fait des émules puisqu’on le retrouve maintenant sur Facebook, LinkedIn entre autres réseaux sociaux.

Mais la personnalisation poussée dans Twitter ou dans les agrégateurs de flux RSS les condamnent irrémédiablement à une certaine confidentialité d’usage. Du moins tant que les écarts socio-culturels n’auront pas été un tant soit peu limités en amont, par l’école, notamment.

Cyrille Frank

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LIRE AUSSI

Polémiques, Twitts-clashs, web-bastons… paroxysme de la société du spectacle ?

Pas un jour presque sans que n’apparaisse sur le réseau une nouvelle polémique, un  “twitt-clash”, un “blog-bashing”… Querelles orchestrées par d’habiles provocateurs et suivies par la masse des internautes ravis du spectacle.

L’un des derniers épisodes en date, c’est le web-bashing de Guy Birenbaum à l’encontre de Jean-Michel Aphatie par. Et la réponse de l’intéressé qui a fait monter encore un peu plus la mayonnaise, à la grande joie du premier.

Ces épisodes de baston virtuelle sur le réseau sont foison, entretenues avec délectation et savoir-faire par des spécialistes du genre, ou simplement déclenchées par des leaders d’opinion, tel le dernier couple ennemi florencedesruol et vincentglad.

Je vous fais grâce de l’inventaire laborieux de toutes ces chamailleries qui font l’objet aujourd’hui de fils d’infos dédiés : tweet_clash, ou encore twittpoubelle

COMMENT EXPLIQUER CE PHENOMENE ?

Du côté des récepteurs d’abord vient une réponse facile : l’Homme un brin sadique, aime l’odeur du sang. C’est sans doute un héritage de notre nature animale, de nos instincts combattifs, de nos gènes et nos hormones. Mais je n’en dirai pas plus au risque de me fâcher avec les partisans de telle ou telle école scientifique. Quoi qu’il en soit, les manifestations de cette cruauté et ce goût du macabre ou morbide sont légion.

Rappelez-vous les attroupements passifs devant les bagarres de cours de récré. Ou les embouteillages monstres sur l’autoroute A13 dus aux conducteurs-voyeurs d’un accident mortel.
Ou même de façon encore plus structurelle, le succès constant des faits divers et multiples canards sordides

Mais ce goût du public pour l’affrontement a d’autres raisons plus subtiles, plus indirectes.

LUTTER CONTRE L’APATHIE (sans mauvais jeu de mot)

En ces temps de politiquement correct, de fusion sociale, de consensus systématique, les occasions d’assister à l’expression de points de vues et d’attitude divergente se font de plus en plus rares. Et selon la loi classique de l’offre et la demande, ce qui est rare prend donc de la valeur.

Enfin quelque chose qui nous sort de cette émollient sentiment que tout le monde est d’accord, partage la même opinion, est si tolérant, ouvert, moderne… Sentiment d’autant plus sensible parmi les classes  supérieures sur-représentées des twitteurs-blogueurs.

Ces affrontements créent aussi des événements artificiels dans nos vies tertiarisées derrière nos écrans qui manquent singulièrement de diversité, pour ne pas dire de piment. “Oulala, t’as vu ce qu’il a dit à la maîtresse ?”

Les polémiques permettent enfin de simplifier la lecture du monde, de l’actualité sur un mode binaire : d’accord, pas d’accord. Qui va de pair avec le j’aime, j’aime pas de Facebook qui annule toute nuance et réduit la communication à une question fermée.

DU COTE DES (VILAINS) ORGANISATEURS

La première raison tient à la création de trafic et de notoriété pour gagner en valeur médiatique, en influence. Etre “quelqu’un” sur la toile se mesure aussi à sa capacité à générer du bruit, du buzz.

Les nouveaux médiateurs des médias numériques ne font d’ailleurs qu’imiter les médias traditionnels, toujours enclins à exploiter la moindre polémique pour vendre. Qu’on se rappelle”Droit de réponse”, “Piques et polémiques”, “On ne peut pas plaire à tout le monde”… pour ne citer que les émissions de télévision.

Les bastons publiques permettent aussi de cultiver une distance savamment étudiée par rapport à la norme, celle qui permet d’être un socialement transcendant, à la fois extérieur et donc supérieur à la foule. Etre un poil grossier, libidineux, sordide ou de mauvais goût permet alors de véhiculer des valeurs plus positives que négatives au sein du milieu éduqué de la blogo-twitto-sphère.

  • L’honnêteté intellectuelle, de la transparence morale. Le message implicite est “je ne me pare pas de toutes les vertus, je reconnais même publiquement mes vices”

  • L’assurance, la force. “Même pas mal, je suis au dessus de ça, je maîtrise…” C’est Brice de Nice, le champion local du cassage potache.

  • Une certaine forme de courage. Celle de défendre ses positions, au risque d’y perdre la face. On est tout à fait dans le registre du film Ridicule où les mots sont comme des armes qui tuent socialement (voir video ci-dessus)


UNE TENDANCE EN HAUSSE ?

Difficile à confirmer sans une étude quantitative, mais j’ai le sentiment qu’en effet ce phénomène s’accentue à la fois dans les médias traditionnels et plus encore sur les médias semi-pro que sont Twitter et les blogs.

La société du spectacle semble s’être amplifiée sous l’effet des nouveaux outils et de la concurrence accrue des médias entre eux. Notre société des loisirs, notre temps libre et confort croissant (du moins pour les classes moyennes-supérieures) nous rapproche de cette vision décrite dans le film “Roller-ball”, plus subtil qu’il ne paraît.

Les pulsions violentes d’une population oisive, qui explosent à force d’être réprimées par le consensus artificiel, maintenu par le jeu, la drogue et Big Brother. Remplacez la drogue par la TV… Cela ne vous rappelle rien ?

Cyrille Frank aka Cyceron

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