Comment la numérisation tue l’envie

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Notre société est de plus en plus dématérialisée. Les technologies de l’information et la numérisation des données rendent impalpables les produits culturels et médiatiques. Ceci favorise leur diffusion, mais atténue leur valeur.

Les billets de banques et chèques disparaissent. Les tickets de métro, entrées au musée, points fidélité au Monoprix sont remplacés par des cartes d’abonnés. Les CD, DVD ou Blue-Ray sont en voie d’extinction. La photo, musique ou vidéo se réduisent à un enchaînement de 0 et de 1.

Désormais la numérisation des données permet de se prendre pour Harry Potter et de réaliser ce rêve d’enfant : puiser dans un sac sans fond pour en faire sortir une bibliothèque, une vidéothèque, une encyclopédie et des centaines d’albums photos. La dématérialisation consacre le triomphe de Platon : l’idée l’emporte sur la chose

C’est bien sûr un progrès, et pas que du point de vue pratique, puisque cela permet la diffusion de la culture auprès du plus grand nombre. Toutefois, cette évolution technologique ne présente pas que des avantages.

UNE PERTE DE L’INFORMATION SENSIBLE

Le problème est que cette digitalisation de notre vie uniformise des produits très différents et les déleste d’une partie de leur valeur affective. C’est un peu comme dans ces films d’anticipation dans lesquels le boeuf bourguignon fumant est remplacé par une pilule aux arômes identiques. Le service est le même, le plaisir non.

Mac Luhan dirait sans doute que le fichier informatique est pauvre en information. Comparé à un livre physique, il y manque l’information tactile, visuelle, olfactive. Le service (musical, photographique, vidéo) demeure, mais au final on y a quand même perdu.

C’est que l’emballage en soi est source de plaisir et sa fonction n’est pas seulement de nous convaincre d’acheter le produit et de faire vivre une floppée de publicitaires. Les gastronomes ne diront pas le contraire : on mange aussi avec les yeux. On dévore aussi un livre avec les doigts, on apprécie aussi un album musical à sa pochette, laquelle véhicule un univers particulier et alimente notre imaginaire.

La dématérialisation joue aussi contre nos instincts de thésaurisation, hérités peut-être de notre passé lointain. Celui où l’accumulation de vivres en hiver était le seul moyen de survivre. Dans le streaming, il n’y a aucune trace physique du produit que l’on a consommé. Le cloud évanescent s’oppose au besoin de se rassurer. Ce besoin, source partielle du plaisir que l’on éprouve à contempler sa bibliothèque : “j’ai lu tout ça, je ne suis pas inculte quand même”.

Ne reste désormais que le souvenir, de plus en plus dur à conserver, car il se perd dans la multitude.

LA PROFUSION DILUE LE PLAISIR

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C’est le principe même de la rareté qui fonde la valeur des choses. A être banalisés par une diffusion massive, les produits culturels perdent de leur force émotive. Phénomène d’accoutumance connu des spécialistes de l’addiction : il faut augmenter progressivement la force du stimulus pour obtenir le même effet physiologique, d’où l’augmentation de la consommation d’alcool ou de drogue pour atteindre la même ivresse.

Une orange à Noël était source d’un plaisir immense pour les enfants privés de fruits pendant la guerre. Se rendre au cinéma était un évènement considérable qui nécessitait qu’on s’habille pour l’évènement. La grande parade des dessins-animés du mercredi qui, fin des années 70, offrait 45 minutes de dessins-animés d’affilée était alors une vraie fête pour les enfants.

Désormais l’abondance de l’offre atténue notre plaisir. La multiplication des chaînes de TV, la diffusion musicale ou vidéo en streaming, le cinéma illimité par les cartes d’abonnement, l’encyclopédie Internet gratuite… la culture perd de sa valeur économique et symbolique du fait même de sa facilité d’accès.

C’est la même chose pour les photos numériques. Avant l’ère numérique, on ne ramenait guère plus de 3 ou 4 pellicules de ses vacances (et encore, quand on était un amateur). Et pour cause, chaque pelloche coûtait son pesant de cacahuètes, d’autant qu’il fallait doubler ce montant par le coût du développement. Ça correspondait à une centaine de photos au plus à répartir sur plusieurs semaines.

Autant dire que chaque photo était mûrement réfléchie. La scène en vaut-elle la peine ? Ai-je bien fait mes réglages ? Et quand une photo était réussie, on l’appréciait car il était alors hors de question de la doubler. Le risque d’échec en faisait partiellement la saveur.

Aujourd’hui, on croule sous des milliers de photos qui se ressemblent toutes. Plus besoin de choisir le sujet, de prendre le temps de soigner le cadrage ou la composition. On les corrigera sur l’ordinateur ou on supprimera les plus ratées. Le nombre de photos en soi affadit l’impact émotionnel de chacune : il y a dilution et lassitude. Même les meilleures toile du Louvre finissent par nous laisser froids, quand on voit trop.

STANDARDISATION DE L’EXPÉRIENCE

©Asha ten Broecke via Flickr

Par ailleurs, la numérisation conduit à une certaines dévalorisation des produits culturels par l’homogénéisation de la consommation qu’elle induit.

Malgré la baisse des coûts de production et de distribution, le numérique n’a pas significativement développé la diversité culturelle. Ce sont toujours les mêmes blockbusters qui s’échangent majoritairement en peer to peer, les mêmes artistes ultra-médiatisés qui concentrent l’essentiel des ventes en ligne, les mêmes romans qui cartonnent sur Amazon ou à la Fnac. C’est l’échec de la longue traîne, théorisée par Chris Anderson en 2004.

Certes le lien social se renforce en apparence puisque tout le monde voit et parle des mêmes choses, un phénomène accentué par les réseaux et les mécanismes de recommandation sociale (voici ce que vos amis ont lu, acheté, écouté…)

Mais cette socialisation acrue se fait au détriment de la singularité de l’expérience individuelle. J’écoute Lady Gaga, je lis le dernier Harlan Coben, je regarde Avatar en DVD, comme 90% des gens. Alors comment donner un sens à mon existence, si celle-ci est semblable à tout le monde ?

D’où le succès croissant des concerts de musique, des performances “live”, forcément uniques qui alimentent notre besoin de différenciation. D’où le succès aussi de la personnalisation croissante des produits de grande consommation, de la coque de son Iphone, à la couleur de sa voiture.

La dématérialisation contribue donc à dévaluer les biens culturels par profusion de l’offre, perte de l’expérience sensible, et standardisation des contenus. Mais peut-être n’est-ce qu’une période de transition, le temps que nos vieux réflexes liés au monde tangible s’effacent devant ce qui a le plus de valeur : l’expérience de vie et les souvenirs. Un jour peut-être, certains commerçants nous feront payer la mobilisation à la demande de ces derniers.

Cyrille Frank

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Crédits photo : ©karindalziel ©Fabbriciuse ©Asha Ten Broecke via Flickr