La socialisation contre l’information ?

La socialisation excessive, société de Bisounours ?

La socialisation excessive, société de Bisounours ?

La société hyper-socialisée vers laquelle on se dirige présente des risques sur l’information. Elle nous conduit à des contenus édulcorés, aseptisés, politiquement corrects. Et le responsable, c’est désormais nous-mêmes.

L’ABÊTISSEMENT DES FOULES PAR ELLES-MÊMES

Les médias de masse, la télévision en particulier, sont régulièrement dénoncés pour leur rôle d’anesthésiant social. Les fictions, les jeux, le divertissement en général seraient un instrument de contrôle politique, le nouvel opium des peuples, ou le cirque romain moderne.

De fait, certaines chaînes, comme Fox News pratiquent la désinformation à des fins politiques, tout comme certains patrons de journaux français

Mais voilà que grâce à Internet et aux réseaux, la vérité peut enfin échapper au contrôle centralisateur. Grâce à Wikileaks, aux blogs, aux forums… l’information transpire en dépit des efforts d’opacité ou de manipulation des puissants.

Sauf, qu’en réalité, ces derniers semblent avoir inventé, grâce aux médias sociaux, une nouvelle technique bien plus redoutable que la précédente : l’auto-lavage de cerveau. C’est désormais le public lui-même qui officie, la victime est son bourreau.

Grâce aux recommandations sociales – j’aime, retweets, partages – le public est son propre prescripteur et c’est beaucoup plus efficace que lorsque le message vient d’en haut.  Chose qu’ont bien montrée Elihu Katz et Paul Lazarsfeld dans les années 50, dans “the two step flow of communication” (supériorité des contacts interpersonnels par rapport aux médias).

Car ce qui est partagé par le public en majorité, ce n’est pas le dernier rapport parlementaire édifiant de la Cour des comptes. C’est le dernier buzz rigolo, la pub ENORME, le lolcat trop drôle, la gaffe monstrueuse du politique…

LA VANITÉ, MOTEUR DE CETTE SOCIALISATION POUSSÉE

Sur-représentation des buzz, polémiques, informations choquantes, amusantes, insolites. Ce qui s’échange bien sur les réseaux, est ce qui est différent, hors-norme et vecteur de plaisir pour le récepteur. Et qui rapporte des “points” de socialisation à son diffuseur.

Car il s’agit de plaire à son entourage. Nous sommes dans une recherche de séduction permanente,  pour gagner ce nouveau bien de consommation, la vanité, que les nantis veulent désormais s’offrir.

Un mécanisme ancien mais qui gagne en ampleur. “Il a toujours des bons liens Vincent’, remplace l’ancien “ah dédé il a toujours de bonnes blagues”. Mais c’est le même processus à l’oeuvre : gagner la sympathie de l’autre en lui procurant une satisfaction, et quoi de plus efficace que de le divertir ?

Les médias eux, gardent les mains propres. La démocratie agit de son propre chef : c’est elle-même qui partage, qui diffuse ce qu’elle aime. Et ce qu’elle apprécie en majorité, c’est le plaisir, l’émotion, le positif… Rarement du complexe, pourtant indissociable de l’accès à certains savoirs.

Les programmateurs télé racoleurs se replient toujours derrière le public qu’ils ne font que servir. “On leur donne ce qu’ils ont envie de voir”. Aujourd’hui,plus besoin d’argumenter : les programmes sont en self-service, le serveur ne peut être mis en cause.

LOL, société du plaisir, il faut divertir

LOL, société du plaisir, il faut divertir

LES RELATIONS SOCIALES ASEPTISÉES

La socialisation à tout crin a une autre conséquence : la neutralisation des discours, l’aseptisation des conversations. La langue de bois tant dénoncée atteint désormais tout le monde. Les réseaux nous ont transformé en politiciens.

Chaque individu ménage son électorat virtuel de followers, les conversations sur Facebook s’édulcorent, pour se limiter au plus petit dénominateur commun. Comment ne pas déplaire à 130 personnes si différentes, à qui l’on s’adresse désormais simultanément ? Ce que la sociologue Dannah Boyd appelle la convergence sociale. En n’abordant aucun sujet qui fâche, comme toute bonne maîtresse de maison qui bannît la politique ou la religion des conversations.

Du côté des médias, le rapprochement du journaliste avec ses lecteurs induit un autre risque, s’il est trop poussé : la démagogie, le “politiquement correct”. Quand on tisse des liens avec son public, on perd en indépendance. Le bon journaliste ne doit pas être dans l’empathie, mais dans la distance.

Il doit accepter de déplaire à son audience pour lui révéler des choses importantes. Pourra-t-il le faire aussi facilement demain au risque de perdre de son influence auprès de sa communauté ? Acceptera-t-il de dire du mal d’un personnage populaire, et de décevoir d’un coup tous les fans de ce dernier ? Surtout que l’impact sera visible, mesurable. X abonnés en moins au fil Twitter, et autant de “delike”.

La communication verticale, unilatérale conduit à l’autisme et à l’éloignement des médias de leur public. A l’inverse, trop d’empathie enferme dans une dépendance malsaine. Après la tutelle politique, les pressions économiques, la presse pourrait tomber sous la coupe d’un 3e et redoutable adversaire : son public.

Cyrille Frank

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Crédit Photo en CC : cbbbc et thierrimages via @Flickr.com

Nouvelles technos : la tentation totalitaire

la tentation totalitaireLes nouveaux outils de socialisation ont changé l’échelle et la vitesse de diffusion des échanges. On est désormais bel et bien dans le “village planétaire” prophétisé par Marshall McLuhan. Pour le meilleur et pour le pire.

L’ère industrielle a inventé la solitude urbaine, la souffrance des individus perdus dans la foule anonyme et sourde. Cela a été de nombreuses fois mis en scène au cinéma par des films comme “Buffet froid”, “Chacun cherche son chat”, “Lost in translation”…

Dans les années 80 et 90, que ne rêvions-nous alors de proximité, de communication, de chaleur humaine dans nos cités déshumanisées? Cette place du village où tout le monde se parle et se connaît. Cette ambiance “Pagnol” où la parole est simple, bourrue mais sincère. Celle du “bonheur est dans le pré” qui montre des rapports humains si fallacieux en ville, si authentiques et joyeux à la campagne.

Mais c’est oublier que la proximité porte en elle les germes de la promiscuité. Le village est aussi lieu d’espionnage mutuel où les habitants sont sous le contrôle social permanent de tous. Un des thèmes chers à Claude Chabrol qu’il exprime avec brio dans “Poulet au vinaigre”, entre autres films.

Grâce à la magie des réseaux web, à la progression des taux d’équipements et des outils de communication, la vie urbaine s’est réconciliée avec la socialisation. L’avènement des forums, des chats puis aujourd’hui des réseaux sociaux rapproche les individus anonymes et solitaires.

Les sites de rencontre en ligne foisonnent, les communautés thématiques se multiplient, les différentes générations se retrouvent sur Facebook, les recruteurs et candidats se parlent directement sur Viadeo ou LinkedIn…`

LA FOULE TOTALITAIRE ?

Pourtant certaines pratiques, font parfois douter du progrès réel en termes de mieux vivre pour nos sociétés de cette “resocialisation technologique”.

Le défouloir des commentaires. La teneur des commentaires des sites d‘information laisse parfois songeur sur l’utilité de ces déversoirs à médiocrité : jalousie, a priori, racisme, haîne…
A tel point que certains sites comme Le Figaro choisissent de contrôler les commentaires avant leur publication (sauf pour leurs abonnés mais ils disposent de leur nom et adresse, ce qui limite les incartades). D’autres, tel Rue89 les ferment après 7 jours, non sans avoir remonté les meilleurs et masqué les autres. Passé l’euphorie du tout participatif, est donc venue la question de la sélection des meilleurs et de la chasse aux trolls

La rumeur. Celle-ci a trouvé un vecteur de diffusion très puissant sur Twitter. La vitesse d’usage inhérente à l’outil, le manque de précaution de quelques “influents”, les erreurs déontologiques de certains journalistes “cautions” , favorisent la diffusion des non-informations. On l’a vu avec le foisonnement de théories du complot après la mort de Ben Laden ou l’arrestation de DSK. Et plus récemment après le “teasing” de Luc Ferry sur l’identité d’un ancien ministre pédophile qui a suscité un flot de messages d’accusation terribles contre plusieurs cibles.

Le bashing planétaire. La mésaventure de la jeune Jessi dont les propos agressifs publiés sur Youtube a suscité son “lynchage” par les internautes, n’est que la face émergée de l’iceberg. De plus en plus d’enfants (et pas que) se disent victimes de moqueries et insultes sur Facebook et subissent ni plus ni moins que la méchanceté classique des cours de récré, mais désormais au su et vu de la communauté. La CNIL s’en est elle-même ému au point de rédiger des recommandations

La dictature de la norme sociale. Sans même parler de harcèlement, les réseaux sociaux font émerger une autre forme de violence : celle qui s’exprime par la compétition sociale autour des statuts Facebook. Cette mise en valeur permanente de soi, sa vie, son entourage auprès de sa communauté est cause de souffrance pour ceux qui ne peuvent s’aligner. Une pression sociale que certaines marques n’hésitent pas à accentuer pour mieux vendre leurs produits.

prison volontaireLES TECHNOS NE SONT PAS COUPABLES

Ceci n’est pas une charge aveugle pour dénoncer les nouvelles technologies. D’abord parce que leurs bienfaits restent dominants sur le plan de la socialisation, l’accès à la connaissance, la vie pratique…

Ensuite parce que l’usage des technologies n’est que le reflet de nos sociétés et de leurs valeurs. C’est d’ailleurs beaucoup plus effrayant, car le mal n’en est que plus profond. Ce n’est pas en supprimant Tweeter qu’on mettra fin aux rumeurs. Celles-ci existent depuis longtemps et Jean Noël Kapferer a bien montré que celle-ci ont une utilité sociale. Même si la visibilité, l’intensité et la diffusion de ces rumeurs, via les nouveaux outils, en accentuent la portée.

La question est donc : sommes-nous dignes de ces outils ? Avons-nous une société suffisamment mûre pour en profiter comme il se doit, sans tomber du côté obscur ?

L’individualisme de nos sociétés nous pousse à “la ramener” en permanence quand on gagnerait à écouter. Notre besoin d’égo nous conduit à exagérer la réussite de chacune de nos actions sur Facebook. Notre égoïsme nous amène à télécharger sans retenue, sans nous poser la moindre question des conséquences possibles pour les producteurs de contenu…

Bref, avec cette communication permanente liée aux nouvelles technologies, n’avons-nous pas mis un revolver chargé entre les mains d’enfants ? A la fin du film (assez médiocre par ailleurs) “8 mm”, Nicolas Cage demande au méchant qu’il s’apprête lui-même à torturer, pourquoi il a été si vilain. Et ce dernier lui répond : “j’en avais le pouvoir”.

Ce ne sont pas les outils, les nouvelles technologies qui sont en cause dans les dérives auxquelles on assiste, ce sont bien les choix que nous faisons. Même si le temps et l’adaptation à ces nouveaux vecteurs de communication en corrigeront certainement les plus grands excès.

Mais une chose me semble acquise, c’est combien nous sacrifions une part croissante de notre liberté pour un meilleur confort, que ce soit dans notre rapport aux réseaux sociaux, mais aussi à nos données personnelles. A l’instar des nostalgiques de l’ère soviétique, nous sommes en quelque sorte des “prisonniers” volontaires.

Cyrille Frank aka Cyceron

Crédit photo via Flickr @hulk4598 et Noo

Réseaux sociaux : bienvenue dans la matrice

conformisme, réplication

Crédit photo Just.Luc via Flick'r

Les réseaux sociaux, Facebook et Twitter, accentuent tous deux la valeur de socialisation. Laquelle conduit à une forme d’auto-contrôle de ses membres, notamment via le conformisme qui traduit l’évitement du risque.

PLUS D’AMIS NE VEUT PAS DIRE PLUS D’ECHANGES

Fabrice Epelboin, de l’excellent Readwriteweb, avait commenté l’étude (2009) de Cameron Marlow, sociologue travaillant pour Facebook, qui montre le décalage entre le nombre d’amis Facebook et le nombre réel d’amis, ceux avec qui lesquels on a de vrais échanges.

Les internautes ont en moyenne 130 amis sur Facebook (chiffre 2010) mais ne dialoguent qu’avec quatre d’entre eux (pour les hommes) ou six (pour les femmes).

Même les collectionneurs ayant 500 amis ou plus, ne font guère mieux : 10 pour les hommes et 16 pour les femmes. (Peut-être parce qu’elles y passent plus de temps, mais cela ne répond pas à la question de leurs motivations, à creuser…)

Idem pour les interactions faibles (commentaires, “j’aime”, mises à jour de statuts) le chiffre d’amis réel reste étonnement faible : sept amis en moyenne chez les hommes et dix chez les femmes.

Voilà qui remet en cause l’idée d’une sur-sollicitation sociale qui conduirait à l’appauvrissement des échanges en raison du nombre. S’il fallait communiquer avec tout le monde, la teneur des propos serait évidemment réduite à un minimum de mots, par rationnement évident du temps. Il en découlerait une superficialité “mécanique”.

PAS APPAUVRISSEMENT MAIS EDULCORATION

L’analyse des thèmes les plus des abordés dans les mises à jour de statuts sur Facebook en 2009 témoigne d’une tonalité fortement “divertissante” des préoccupations : people, cinéma, sport et les outils eux-mêmes (Facebook, Twitter) occupent le haut du pavé. On note toutefois l’importance de la thématique Santé (en 3 et 8e position du classement ci-dessous) mais davantage pour des raisons conjoncturelles : le buzz autour du risque de pandémie H5N1.

Le FML (fuck my life) qui correspond à “notre vie de merde”, fait un carton. C’est un thème ultra-efficace pour créer de la complicité sur le mode humoristique et communautaire avec un message implicite “tous égaux face aux emmerdes.

Mais exception notable : la position de la Religion en 14 e position, thème sérieux et engageant, mais qui traduit surtout la sur-représentation du continent américain dans le volume global des messages échangés. Les Etats-Unis totalisent 125 millions d’utilisateurs contre moins de 19 millions pour la Francechiffres juillet 2010. Je gage qu’en France, la thématique religieuse serait bien plus faible.

Si cette étude n’entrant pas dans le détail des propos, ne peut servir à prouver le caractère inoffensif des conversations- les commentaires parfois haîneux des sites sportifs en témoignent- il montre en tout cas l’absence de thématique politique. Mais sans doute y a-t-il là une explication d’ordre démographique avec une forte proportion de jeunes (45% ont moins de 25 ans cf graphique ci-dessus)

En l’absence de données qualitatives, il faudra donc se contenter d’hypothèses et de  subjectivité personnelle (assumée) 🙂

Car si l’on a vu que la sur-sollicitation informationnelle ne générait pas nécessairement plus d’échanges réels sur Facebook, et on peut en supposer la même chose sur Twitter, je soupçonne un effet indirect de cette masse d’auditeurs silencieux.

Et c’est là que se situe peut-être le principal danger des réseaux sociaux : l’édulcoration des propos, l’auto-censure, le politiquement correct.

Comment ne pas dire que des choses très superficielles et consensuelles quand son auditoire  potentiel est si varié ? Qu’il est constitué à la fois d’amis, de collègues (voire son chef), de membres de sa famille… Qu’il comporte indifféremment des gens de droite, de gauche, des laïcs ou religieux, et autant de valeurs différentes, parfois aux antipodes ?

Il se produit alors dans le privé ce qui se passe dans la sphère publique pour les personnes médiatiques, politiques ou people : l’effet “minimum dénominateur commun”. Une fois que l’on a ôté toutes les occasions de déplaire, que reste-t-il ?

Il reste les belles valeurs universelles de générosité et d’amour, d’égalité et de tolérance que l’on peut observer à travers les causes, ou les groupes :

Soutien aux deux journalistes de France 3 retenus en Afghanistan

Pour que Facebook soit plus vigilant sur les propos racistes et homophobes

La ferme des célébrités : Marre des stéréotypes racistes sur l’Afrique !!

Il reste l’humour et  la dérision via les insolites, fakes et autre pubs rigolotes. C’est le LOL gentillet tellement en vogue aujourd’hui, car il permet de limiter le risque social tout en s’assurant une popularité.

L’EVITEMENT DU CONFLIT

Fight club

Crédit photo Joe Sciglitano via Flick'r

Ce que l’on observe sur Facebook, comme dans la société en général, c’est l’évitement de l’affrontement, de tout heurt communicationnel.

Ce qu’on appelle le “small chat” ou les discussions d’ascenseur. Surtout ne dire que des choses bien lisses, pas engageantes qui ne vous livrent pas trop. Car il s’agit aussi de se protéger de la multitude.

La plupart des gens que j’observe sur Facebook se comportent comme des grands timides qui auraient convoqué une conférence de presse pour parler d’eux. “Que vais-je bien pouvoir publier sur mon mur de pas trop personnel ? Tiens une pub marrante, ça devrait leur plaire”

Quand un message négatif est émis, ce dernier prend bien garde d’enfoncer les portes ouvertes de l’indignation générale : Les Bleus quelle honte, Domenech quel imbécile, Hortefeux quel salaud…

UN POIL PLUS DE LIBERTE SUR TWITTER

Il y a sans doute sur Twitter un peu plus de liberté de ton, en raison de la plus grande homogénéité de ses utilisateurs actifs, lesquels sont issus de la sphère davantage professionnelle que privée.

Et surtout, en raison du profil plus individualiste et socialement dominant de ces hyper-twitters qui leur confère une assurance beaucoup plus forte. On y retrouve d’ailleurs la quasi-totalité des blogueurs “influents”, de Maitre Eolas à Jegoun en passant par Koztoujours, comme un grand nombre de journalistes jeunes et branchés : Vincent Glad, Alex Hervaud, AudeBaron

Ou encore des professionnels de la communication qui s’efforcent de lutter contre l’auto-censure et renforcent même leur marque par ce biais. C’est ce que raconte Michelle Blanc forte de “ses plusieurs milliers d’abonnés”.

C’est à propos de ce critère d’individualisme (et d’individualité) plus grand  que je déclarais, de manière un peu provocatrice, que Twitter est de droite quand Facebook est de gauche.

UNE PROVOCATION CALCULEE

Il y a parfois, parmi la faune dominante, une stratégie délibérée de différenciation et de médiatisation par la provocation, notamment via les “twitt-clashs”.

Une distance à la norme savamment étudiée qui permet d’être socialement transcendant, à la fois extérieur et donc supérieur à la foule. Un procédé aux motivations multiples que je tente de décrypter dans mon billet dédié aux prises de bec sur Twitter

A Facebook l’humour inoffensif et souvent burlesque, à Twitter le LOL sarcastique (ironique et méchant) qui n’est pas sans rappeler le film Ridicule

Mais Twitter non plus n’échappe pas à ses marronniers consensuels tels la liberté de télécharger, la lutte contre le contrôle étatique, bref le discours classique des geeks libertaires sur-représentés également parmi les influents du réseau. Je recommande à tout socio-suicidaire de venir défendre sur Twitter l’industrie musicale contre le peer to peer ou la loi Hadopi. Même la populaire NKM, malgré sa prudence, y a laissé quelques plumes

PANURGE CA URGE

On retrouve ce conformisme de position dans l’usage des retwitts. Certaines autorités, certains noms agissent sur la masse (dont je fais partie) comme des neutraliseurs de sens-critique. J’en ai été moi-même victime en retwittant des articles que j’ai trouvés géniaux sur l’instant, pour ne pas avoir pris assez de temps à y réfléchir. L’article ci-dessus qui théorise “la mort du web” n’en est pas moins intéressant, mais il m’a fallu lire celui-ci pour comprendre mon empressement aveugle à l’enthousiame.

C’est le travers même de Twitter qui est aussi sa qualité : la vitesse. Il faut aller vite car si l’on retwitte un truc trop vieux, on est ridicule. Si l’on veut avoir les bonnes places du RT, c’est comme au théâtre, il faut être le premier. Ah vanité de la course aux followers…

Alors, pour limiter le risque, on se repose sur des valeurs sûres. Chris Anderson de Wired, c’est quand même pas le dernier des imbéciles ! Les facteurs additionnés de vitesse et réputation tendent sur Twitter à renforcer encore davantage l’autorité de la source. Ce qui nous rappelle la fameuse expérience de Milgram devenue célèbre récemment via une polémique émission de télé

On en arrive alors de temps à autre, à ces ratés des RT. Quand la vitesse nécessaire pour accroître son influence nous fait riper. Comme ces retwitts de messages comportant de mauvais liens. Ou ces relais d’articles dont le titre plus ou moins racoleur dit précisément le contraire du texte, ce qui signifie que le retwitter n’a pas jugé utile de lire l’article qu’il recommande pourtant aux autres.

Bienvenue dans la matrice

Crédit photo : Kleiner Hobbit via Flick'r

ET SI LA MATRICE C’ETAIT  NOUS ?

“L’enfer, c’est les autres” disait Sartre dans Huis-clos, ou plus exactement, l’enfer c’est l’image de soi qu’en ont les autres, quand cette image est mauvaise.

On pourrait dire plus simplement que l’enfer, c’est soi-même. Nous somme piégés par notre ego et notre besoin d’amour qui nous conduisent à être dépendants des autres, de l’image qu’ils peuvent avoir de nous.

Le sociologue et linguiste Erving Goffmann a très bien démontré, notamment dans “The face work” comment nous jouons des rôles et “théâtralisons” notre communication (verbale et non verbale), de façon le plus souvent inconsciente. Ceci pour mieux correspondre à l’image que l’on souhaite donner de nous-mêmes ou pris au piège de l’image que l’on croit donner. De sorte que les échanges sociaux sont une négociation permanente de notre image.

Un négoce qui s’incarne même aujourd’hui à travers un marché boursier créé pour mesurer la cote de e-réputation des usagers Facebook

Et ce n’est peut-être qu’un début des offres de services liés à la e-réputation, on connaît les désormais les effaceurs, peut-être demain les relookers de e-réputation, chargés d’inventer une vie ou un passé valorisant ? Mais P. K. Dick l’a sans doute déjà écrit dans l’un de ses innombrables et prémonitoires romans

Avec les réseaux sociaux nous sommes reliés en permanence dans le temps et dans l’espace et renonçons, dans une certaine mesure, à notre autonomie de pensée au bénéfice du groupe. Ceci, car la valeur de socialisation l’emporte, sauf exceptions, sur l’individualisme. Nous troquons une certaine liberté contre une sécurité affective et  une estime de soi. Et comme dans la matrice, on n’a pas envie de se réveiller…

Cyrille Frank aka Cyceron

Twitter ou les mirages de la personnalisation de l’information

rubik's cube

La simplicité du principe et son extrême modularité font de Twitter l’outil de communication le plus personnalisable et le réseau social le plus puissant qui soit. C’est précisément pour cela qu’il ne séduira jamais les masses.

Mise à jour 27 avril 2013. 

Trois ans après ce billet, les chiffres d’une nouvelle étude corroborent les anciens et semblent donner raison à ma prédiction selon laquelle Twitter ne sera jamais grand public.

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Une étude d’Exact Target parue le 9 août 2010 montre que les utilisateurs quotidiens de Twitter sont aussi les plus actifs sur Internet.

• 72% publient sur leur blog au moins une fois par mois
• 70% commentent sur d’autres blogs
• 61% écrivent au moins une note produit par mois
• 61% commentent sur des sites d’info
• 56% écrivent des articles pour des sites tiers
• 53% postent des videos
• 50% contribuent aux wikis

Ces hyper-actifs ont trois fois plus de chances de charger des photos, quatre fois plus de chances de tenir un blog, et trois fois plus de chances de partager des notes et des critiques que l’utilisateur d’internet moyen.

Or ces utilisateurs quotidiens sur une minorité, environ 15% si l’on en croît l’étude publiée par la société de conseil Sysomos début 2009. L’analyse qui portait sur l’activité de 11,5 millions de comptes Twitter sur les cinq premiers mois de l’année concluait que :

90% des messages sont produits par 10% des utilisateurs
93% ont moins de 100 abonnés
85% twittent moins de une fois par jour
50% n’a pas twitté dans les 7 jours

Donc, si Twitter a dépassé il y a déjà quelques mois les 100 millions d’inscrits, le site de micro-blogguing est préempté par une élite sociale, en majorité professionnelle. Cela vaut aussi pour les célébrités qui se servent de l’outil servent à la manière des médias, pour gérer leur popularité et leur capital-image.

TWITTER : LE LEGO DE L’EGO

Twitter est l’Ikea informationnel, le site à monter soi-même, le légo de l’égo. A la base, ce n’est qu’une coquille vide, un réceptacle de flux qu’il faut construire patiemment, abonnement après abonnement, jusqu’à ce que sa time-line soit pleine d’infos pertinentes par rapport à ses goûts et curiosités propres.

Cette ultra-personnalisation de l’outil en fait tout l’intérêt mais également toute la difficulté car le processus de paramétrage de son flux est long et laborieux. Et c’est là que le bât blesse.

La masse des gens n’a ni le temps ni l’envie de se fader un puzzle de 1000 pièces en revenant du boulot.

D’autant que si l’oiseau bleu semble simplissime dans son principe, il est particulièrement inaccessible dans ses usages pour l’internaute lambda. Interface alambiquée, langage ésotérique (RT, hashtags, @, DM, FF), étiquette précise, besoin d’applications tierces (racourcisseurs d’url, clients…).

LE MYTHE DE LA PERSONNALISATION DE L’INFO

Twitter témoigne du décalage entre le discours positiviste sur les technologies de l’info et la réalité des usages. On nous promettait grâce à Internet l’émergence des fameux contenus “à la carte”, des informations sur mesure qui s’adapteraient à la personnalité de chacun. Puisque les outils le permettaient, la tendance suivrait.

Même illusion lors du déploiement du plan “informatique pour tous” de 1985 par le Premier ministre de l’époque, Laurent Fabius. Souvenez-vous de ces dizaines de milliers d’ordinateurs restés dans leurs cartons ou mal utilisés, faute d’avoir pris le temps de former les enseignants.

Même utopie lors de l’émergence des blogs et du web 2.0, dont certains voyaient le signe d’une nouvelle démocratie participative numérique.

Même égarement qu’à l’époque des promesses de démocratisation culturelle via les formidables bibliothèques du savoir en ligne.

LES TECHNOLOGIES NE CORRIGENT PAS MAIS ACCENTUENT LES INEGALITES

Toutes ces prédictions optimistes, portées par des geeks et une élite sociale auto-centrée, se sont brisées sur le réalisme des différences socio-culturelles. Pour bénéficier culturellement des innovations technologiques, il faut en avoir envie et il faut en avoir les moyens économiques (l’argent pour s’équiper), sociaux (l’entourage pour se faire aider) et intellectuels (la formation et l’éducation pour comprendre).

S’agissant de l’envie, l’appétence pour les nouvelles technologies est très dépendante du milieu socio-culturel d’appartenance. Le goût pour la connaissance s’apprend, la curiosité s’éduque que ce soit en matière alimentaire, en art ou en culture.

Ceci est très bien résumé par Eric Guichard docteur en sciences de l’information à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) :

“Mais entre ces possibles et la réalité, il y a une marge, voire un fossé. Et c’est là que la notion de literacy, ce mélange de culture et d’alphabétisme, prend son sens. L’activité intellectuelle s’acquiert souvent par apprentissage. Il faut environ 20 ans pour maîtriser l’ensemble des instruments et méthodes liés à l’exercice d’une pensée rationnelle. On voit mal comment la diffusion d’objets matériels permettrait de raccourcir ce délai d’apprentissage, si ces objets sont – comme il semblent l’être – plus des objets de consommation pure que des outils qui prolongent effectivement les processus d’écriture : on imagine difficilement savoir chercher un livre dans une bibliothèque si on ne sait pas lire, ou devenir mathématicien du simple fait qu’on s’est fait offrir une télévision numérique.

Lire l’article entier ainsi que sa thèse

FACEBOOK : L’ANTI-PERSONNALISATION

clés en mainCrédit photo  Jeff Rinehart via Flick’r

Le succès croissant de Facebook auprès du grand public témoigne du succès de la logique inverse : la fourniture d’un service “clé en mains”. C’est la logique du “”push qui prédomine. On reçoit des informations et sollicitations diverses plus qu’on ne va les chercher.

Ceci est cohérent avec l’usage récréatif de Facebook. Il s’agit de s’amuser entre amis et non de “se prendre la tête” avec un outil qu’il faut construire soi-même.

Cette anti-personnalisation est également en adéquation avec la fonction première de Facebook : renforcer la socialisation de ses membres. Pour se faire, l’outil valorise les comportements et opinions communes et pas celles qui se distinguent. D’où notamment l’apparition du bouton “j’aime” qui va dans le sens de cette cohésion pour ne pas dire uniformité sociale. En ce sens Facebook favorise davantage le collectif que l’individu, et pour caricaturer, serait davantage de gauche quand Twitter serait à droite (libérale).

TWITTER NE PERCERA JAMAIS AUPRES DU GRAND PUBLIC

Voilà pourquoi l’oiseau bleu est condamné à rester dans la sphère du BtoB ou à toucher une cible retreinte ultra-éduquée. Sauf à changer tellement son principe qu’il y perdrait son âme. Comme par exemple intégrer des éléments multimédia ou ne plus limiter le nombre de caractères.

Je rejoins sur ce point Cédric Deniaud qui nous explique sur son blog les cinq raisons pour lesquelles Twitter ne deviendra jamais grand public.

En revanche le principe du fil d’actu personnel  a déjà fait des émules puisqu’on le retrouve maintenant sur Facebook, LinkedIn entre autres réseaux sociaux.

Mais la personnalisation poussée dans Twitter ou dans les agrégateurs de flux RSS les condamnent irrémédiablement à une certaine confidentialité d’usage. Du moins tant que les écarts socio-culturels n’auront pas été un tant soit peu limités en amont, par l’école, notamment.

Cyrille Frank

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