Non, le buzz de la robe n’est pas (forcément) le naufrage du journalisme !

Le buzz de la robe de couleur, naufrage du journalisme ? ©wheatfields via Flickr.com

Le buzz de la robe de couleur, naufrage du journalisme ? ©jonathan-leung via Flickr.com

L’histoire de la couleur de la robe reprise par tous les médias mondiaux montre la contagion de la ligne éditoriale de Buzzfeed sur l’ensemble de l’information planétaire. Ce n’est pas la fin programmée du journalisme. A condition de détourner l’arme du “buzz” à d’autres fins.

La robe est-elle bleu et noir ou blanc et or ? Voici la question essentielle qui a occupé une bonne part des internautes et socionautes ces derniers jours. Diffusée initialement sur un obscur Tumblr américain, la question est devenue en quelques heures une véritable “affaire”, une fois reprise par Buzzfeed. Rapidement, le sujet viral se répand à travers le monde, ce qui fait dire à Digiday, que le géant du divertissement a contaminé tous les médias avec ses sujets LOL et creux.

Le premier réflexe est de se désoler de ce phénomène en constatant combien la course à l’audience pervertit les lignes éditoriales, y compris de titres sérieux comme Le Monde. Avec le buzz, on n’est plus dans la hiérarchie de l’info, mais dans le suivisme social. On relaie ce qui plait. N’est-ce pas un renoncement journalistique désastreux ? Il y a plusieurs raisons de nuancer ce cri d’horreur spontané qui nous vient.

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Les curators peuvent-ils nous soigner de la contamination marketing ?

curation ou contamination maketing ? mediaculture.fr

Curation ou contamination maketing ? Crédits photo en CC via Flickr.com : ©philoufr

La “curation”, nouveau terme en vogue, rejoint le panthéon des “buzz-words” aux côtés du “personal-branding”, de l’”e-reputation” et autre “data-journalism”. Le fond n’est pas vide, mais l’engouement pour ces concepts traduit l’emprise du marketing de plus en plus fort sur les métiers de l’information.

LA CURATION, NOUVEL ARTICLE DES VENDEURS DE PELLES

Depuis quelques mois, s’est donc imposé chez les élites technophiles le terme de “curation”. Néologisme qui désigne (si j’ai bien compris) l’ensemble des techniques et compétences permettant de “soigner l’information” et lutter notamment contre la fameuse “infobésité”. Sélection, vérification, hiérarchisation, organisation, mise en forme, enrichissement des informations pour redonner du sens à ce bombardement informe de données.

Le terme désigne à la base chez nos amis anglo-saxons, les conservateurs de musées ou d’exposition, voire les assistants archéologues chargés de classer, trier et organiser les pièces historiques découvertes. Là encore de donner forme à l’informe, ou sens à l’absurde.

Mais la base latine “cura” (soin, souci) n’est pas neutre, puisqu’elle sous-entend que l’information initiale est malade et nécessite de nouveaux médecins-sauveurs. Subtilement, la curation instille donc une nécessité forte dans l’expertise qu’elle promeut. Les curators nous soignent alors que les médiateurs se contentent de passer les plats. La prise de pouvoir symbolique n’est pas faible.

Le précurseur du terme de curator est Steve Rubel, qui est semble-t-il le premier à en parler selon l’archéologue du web Eric Mainville. Puis Robert Scoble, bloggeur-vedette américain, lui emboîte le pas dès septembre 2009, citant la curation comme “a new billion dollar opportunity”. La promesse est alléchante et son promoteur jouit d’une belle réputation. Bientôt se bousculent les vendeurs de pelle du nouvel eldorado : instruments de curation de type Scoop-it, Pearltrees, Curated.by… (PS : merci à Sylvain Pausz de l’agence Angie pour avoir partagé avoir moi les résultats de son enquête)

Sans parler des innombrables experts-consultants marketing ajoutant une complexité toujours plus grande au concept, pour mieux faire valoir leur utilité et vendre leurs services.

En France la curation fait son chemin grâce à la sanctification d’influents et experts des médias, reconnus pour leur capacité à innover ou à déceler l’innovation : Benoît Raphaël, Eric Scherer, Pierre Chappaz… qui font monter la mayonnaise via des débats-conférences à l’instigation de vendeurs de pelle politiques.

RENVERSEMENT SYMBOLIQUE DU POUVOIR

Sur le fond, la curation synthétise une bonne part des missions du journaliste et médiateur traditionnel : donner du sens en sélectionnant, digérant, valorisant l’information. Les outils, les rythmes, les échelles, les acteurs (le grand public s’y ajoute) ont changé, mais le principe reste le même.

Il est toujours un peu agaçant de voir des “petits nouveaux” prétendre révolutionner des pratiques appliquées depuis longtemps.

Mais cela fait partie du rituel normal de renouvellement professionnel des générations, du renversement symbolique du pouvoir. Le jeune loup affronte le vieux mâle dominant de la meute, le nouveau chef change la disposition des bureaux, le pdg fraîchement nommé modifie le logo de la marque…

Renommer, relooker, c’est se réapproprier, c’est prendre le pouvoir, même si le changement est superficiel. Les anciens dépossédés de leur savoir-faire par une nouvelle caste recyclant leurs pratiques sous un autre emballage, ne sauraient le vivre sans un poil de frustration.

grex anciens...

grex anciens…

UN GRÉGARISME INÉLUCTABLE

La curation énerve également car elle symbolise les excès de la forme sur le fond. Non que le terme soit vide de sens et d’intérêt. Mais l’exagération de l’engouement et les mécanismes d’emballement grégaires à son sujet, la rendent insupportable.

La profusion et la vitesse de diffusion des articles sur le sujet, comme dans le cas notable de Quora, témoignent de l’incursion croissante des gens de marketing dans le domaine de l’information.

Il s’agit de récupérer un maximum du butin de notoriété et d’image en s’insérant aussi vite que possible dans le sillage de la comète. Publier vite un truc intelligent sur la curation ou sur Quora, pour profiter du buzz à son plus haut.

Et puis, comment ne pas parler des dernières tendances si l’on veut être un peu crédible en tant qu’expert de l’innovation ? Il y a une course forcée à laquelle on ne peut se soustraire. Au pire l’innovation se révélera un pétard mouillé, mais qui s’en souviendra ? Déjà une autre révolution aura remplacé la première. Tout comme Sarkozy qui peut se permettre de raconter des sornettes en direct car il sait que le lendemain, le flot de l’actualité aura déplacé l’attention du public sur d’autres sujets.

Il est ainsi amusant de voir de manière tautologique quantité de blogs s’exprimer sur la curation, en augmentant au contraire par là-même la redondance, “l’infobésité” qu’il sont censés précisément combattre.

diffusion marketing

diffusion marketing

SYMPTÔME DE LA DISSÉMINATION MARKETING

Au delà des effets de mode anecdotiques accélérés par les médias immédiats (Twitter, Facebook), l’usage des buzz-words : personal branding, data-journalisme, serious-game, e-reputation traduit un mouvement plus profond dans l’univers des médias.

C’est la fusion du marketing et de l’information des deux côtés. Les producteurs opérationnels de l’information utilisent désormais les techniques marketing pour diffuser au maximum. Les professionnels du marketing utilisent par ailleurs les techniques du récit, du contenu informatif pour vendre. D’où le fameux “story-telling”.

D’abord parce que les outils Internet le permettent : les statistiques Google, le retour utilisateur via les commentaires ou les votes, l’analyse de l’information en temps réel sur Twitter… Les producteurs d’information ont désormais les clés de compréhension de leurs lecteurs autrefois réservés au service marketing ou à l’éditeur du journal (au sens traditionnel du terme).

Côté marketing, la maturité des consommateurs ringardise la communication “réclame” et nécessite une nouvelle approche plus informative et moins communicationnelle.

Ensuite parce que l’accroissement de la concurrence économique doublée de la pénurie de l’attention accentue la mise en oeuvre de tout se qui permet de se distinguer, d’émerger.

Il s’ensuit une recherche d’efficacité toujours plus grande dans la diffusion des articles : écriture web, optimisation de l’emballage, simplification du message pour le rendre plus digeste, utilisation d’images fortes plus vendeuses, story-telling

D’ailleurs cet article n’échappe pas à la règle. Le choix de mon titre appuie et annule tout à la fois de manière tautologique ma démonstration. La juxtaposition des mots “curators” et “contamination” induit une critique forte, sujette à polémique, instrument parmi les plus efficaces de la diffusion virale. Une exagération volontaire, technique marketing maintes fois éprouvée, que je met en oeuvre donc, tout en prétendant – apparemment – la critiquer.

Apparemment, car mon objet n’est pas tant la critique que le décryptage du phénomène pour éventuellement en déceler les dérives potentielles

Car au fond, remettre en avant les bonnes pratiques du traitement de l’information sous le terme de “curation” ou sous un autre, redonner ses lettres de noblesse à la mise en forme attractive et interactive de l’information sous le nom de “data-journalisme”… je ne saurais que m’en féliciter. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

MARKETING ET JOURNALISME, UNE QUESTION D’ÉQUILIBRE

Cependant, “un grand pouvoir appelle de grandes responsabilités”, comme le rappelle le philosophe super-héros spiderman. La maîtrise des outils marketing, des mécanismes d’audience, des emballages vendeurs sont des outils formidables au service des producteurs d’information. Mais la question essentielle est : pour quoi faire ?

Pour générer du trafic, de l’argent. Bien sûr, les entreprises de presse ne sont pas philanthropiques et leur survie conditionne aussi la vivacité du débat démocratique. Raison pour laquelle ils sont subventionnés par l’Etat et les citoyens.

Mais tout est question d’échéance. Pour vendre sur la durée, faire du trafic n’est pas un objectif suffisant. Il faut aussi créer un lien avec le lecteur. Et ce dernier repose sur le sentiment que d’une part les médiateurs-curateurs sont compétents, mais aussi qu’ils nous veulent du bien, qu’ils cherchent à nous rendre service, et pas seulement à court terme.

D’où la nécessité de ne pas trop abuser des martingales marketing qui jouent sur un axe temporel réduit. Créer du lien prend du temps, demande des investissements importants et exige de ne pas tomber dans la facilité.

Comme celle de se ruer sur le premier buzz venu pour en tirer un éphémère profit. Ou exagérer les vertus d’un concept, intéressant mais ni neuf, ni vraiment révolutionnaire.

La curation est le symptôme d’un mélange où l’emballage l’emporte sur le fond et où précisément le journalisme passe un peu trop de l’autre côté du miroir marketing. Au détriment du sens, justement qu’il est censé défendre. Tautologie amusante si elle n’est pas contagieuse…

Cyrille Frank

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Crédits photo en CC via Flickr.com : ©philoufr Mr-pan karthicliks