Modèles économiques des médias, marketing de contenus, outils et bonnes pratiques éditoriales, déontologie de l’information, usages et tendances et un zest de psycho-sociologie pour comprendre les usagers, ce qu’ils veulent et où ils vont…

Klout, la bataille sociale se durcit

A l’avènement d’Internet et des “autoroutes de l’information”, l’optimisme était de mise. Les nouveaux outils promettaient de rapprocher les gens. L’entraide, l’échange allaient améliorer notre vie et nous rendre meilleurs. Triste constat : les réseaux en réalité rapprochent moins les gens qu’ils ne les sélectionnent.

MEDIA SOCIAUX, LA FIN DU MYTHE DE LA COMMUNION UNIVERSELLE

11 sept. 2011. Les réseaux sociaux sont parvenus à réaliser peu ou prou la prophétie de Marshall Mc Luhan : nous voilà en plein village global. Les distances physiques ont été abolies, nous pouvons communiquer de mieux en mieux avec n’importe qui sur la planète, hier avec le téléphone, aujourd’hui avec du son et de l’image via Skype.

Pourtant le mythe de la grande communion mondiale, du rapprochement social universel a fait long feu. Malgré ses 450 amis, on discute toujours avec les 10 ou 15 mêmes (16 pour les femmes, 10 pour les hommes en moyenne selon Cameron Marlow, sociologue de Facebook). On pourrait bavarder avec ses contacts indiens, russes ou néerlandais. Savoir comment se passe la vie là-bas, comment ils vivent les évènements, quelle est leur vision du monde. Bref, étendre notre champ de perception pour mieux comprendre les choses.

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Nouvelles technos : la tentation totalitaire

la tentation totalitaireLes nouveaux outils de socialisation ont changé l’échelle et la vitesse de diffusion des échanges. On est désormais bel et bien dans le “village planétaire” prophétisé par Marshall McLuhan. Pour le meilleur et pour le pire.

L’ère industrielle a inventé la solitude urbaine, la souffrance des individus perdus dans la foule anonyme et sourde. Cela a été de nombreuses fois mis en scène au cinéma par des films comme “Buffet froid”, “Chacun cherche son chat”, “Lost in translation”…

Dans les années 80 et 90, que ne rêvions-nous alors de proximité, de communication, de chaleur humaine dans nos cités déshumanisées? Cette place du village où tout le monde se parle et se connaît. Cette ambiance “Pagnol” où la parole est simple, bourrue mais sincère. Celle du “bonheur est dans le pré” qui montre des rapports humains si fallacieux en ville, si authentiques et joyeux à la campagne.

Mais c’est oublier que la proximité porte en elle les germes de la promiscuité. Le village est aussi lieu d’espionnage mutuel où les habitants sont sous le contrôle social permanent de tous. Un des thèmes chers à Claude Chabrol qu’il exprime avec brio dans “Poulet au vinaigre”, entre autres films.

Grâce à la magie des réseaux web, à la progression des taux d’équipements et des outils de communication, la vie urbaine s’est réconciliée avec la socialisation. L’avènement des forums, des chats puis aujourd’hui des réseaux sociaux rapproche les individus anonymes et solitaires.

Les sites de rencontre en ligne foisonnent, les communautés thématiques se multiplient, les différentes générations se retrouvent sur Facebook, les recruteurs et candidats se parlent directement sur Viadeo ou LinkedIn…`

LA FOULE TOTALITAIRE ?

Pourtant certaines pratiques, font parfois douter du progrès réel en termes de mieux vivre pour nos sociétés de cette “resocialisation technologique”.

Le défouloir des commentaires. La teneur des commentaires des sites d‘information laisse parfois songeur sur l’utilité de ces déversoirs à médiocrité : jalousie, a priori, racisme, haîne…
A tel point que certains sites comme Le Figaro choisissent de contrôler les commentaires avant leur publication (sauf pour leurs abonnés mais ils disposent de leur nom et adresse, ce qui limite les incartades). D’autres, tel Rue89 les ferment après 7 jours, non sans avoir remonté les meilleurs et masqué les autres. Passé l’euphorie du tout participatif, est donc venue la question de la sélection des meilleurs et de la chasse aux trolls

La rumeur. Celle-ci a trouvé un vecteur de diffusion très puissant sur Twitter. La vitesse d’usage inhérente à l’outil, le manque de précaution de quelques “influents”, les erreurs déontologiques de certains journalistes “cautions” , favorisent la diffusion des non-informations. On l’a vu avec le foisonnement de théories du complot après la mort de Ben Laden ou l’arrestation de DSK. Et plus récemment après le “teasing” de Luc Ferry sur l’identité d’un ancien ministre pédophile qui a suscité un flot de messages d’accusation terribles contre plusieurs cibles.

Le bashing planétaire. La mésaventure de la jeune Jessi dont les propos agressifs publiés sur Youtube a suscité son “lynchage” par les internautes, n’est que la face émergée de l’iceberg. De plus en plus d’enfants (et pas que) se disent victimes de moqueries et insultes sur Facebook et subissent ni plus ni moins que la méchanceté classique des cours de récré, mais désormais au su et vu de la communauté. La CNIL s’en est elle-même ému au point de rédiger des recommandations

La dictature de la norme sociale. Sans même parler de harcèlement, les réseaux sociaux font émerger une autre forme de violence : celle qui s’exprime par la compétition sociale autour des statuts Facebook. Cette mise en valeur permanente de soi, sa vie, son entourage auprès de sa communauté est cause de souffrance pour ceux qui ne peuvent s’aligner. Une pression sociale que certaines marques n’hésitent pas à accentuer pour mieux vendre leurs produits.

prison volontaireLES TECHNOS NE SONT PAS COUPABLES

Ceci n’est pas une charge aveugle pour dénoncer les nouvelles technologies. D’abord parce que leurs bienfaits restent dominants sur le plan de la socialisation, l’accès à la connaissance, la vie pratique…

Ensuite parce que l’usage des technologies n’est que le reflet de nos sociétés et de leurs valeurs. C’est d’ailleurs beaucoup plus effrayant, car le mal n’en est que plus profond. Ce n’est pas en supprimant Tweeter qu’on mettra fin aux rumeurs. Celles-ci existent depuis longtemps et Jean Noël Kapferer a bien montré que celle-ci ont une utilité sociale. Même si la visibilité, l’intensité et la diffusion de ces rumeurs, via les nouveaux outils, en accentuent la portée.

La question est donc : sommes-nous dignes de ces outils ? Avons-nous une société suffisamment mûre pour en profiter comme il se doit, sans tomber du côté obscur ?

L’individualisme de nos sociétés nous pousse à “la ramener” en permanence quand on gagnerait à écouter. Notre besoin d’égo nous conduit à exagérer la réussite de chacune de nos actions sur Facebook. Notre égoïsme nous amène à télécharger sans retenue, sans nous poser la moindre question des conséquences possibles pour les producteurs de contenu…

Bref, avec cette communication permanente liée aux nouvelles technologies, n’avons-nous pas mis un revolver chargé entre les mains d’enfants ? A la fin du film (assez médiocre par ailleurs) “8 mm”, Nicolas Cage demande au méchant qu’il s’apprête lui-même à torturer, pourquoi il a été si vilain. Et ce dernier lui répond : “j’en avais le pouvoir”.

Ce ne sont pas les outils, les nouvelles technologies qui sont en cause dans les dérives auxquelles on assiste, ce sont bien les choix que nous faisons. Même si le temps et l’adaptation à ces nouveaux vecteurs de communication en corrigeront certainement les plus grands excès.

Mais une chose me semble acquise, c’est combien nous sacrifions une part croissante de notre liberté pour un meilleur confort, que ce soit dans notre rapport aux réseaux sociaux, mais aussi à nos données personnelles. A l’instar des nostalgiques de l’ère soviétique, nous sommes en quelque sorte des “prisonniers” volontaires.

Cyrille Frank aka Cyceron

Crédit photo via Flickr @hulk4598 et Noo

Ecriture web : la taille maximum est une hérésie !

écrirure web

©flickr.com en créative commons

“Les formats doivent être courts sur Internet, sinon le lecteur fuit”. Voilà l’une des opinions les plus communément admises sur le web et il faut dire qu’elle se vérifie souvent. Cependant, c’est loin d’être une règle absolue.

L’écran d’ordinateur, mode de réception particulier de l’information a imposé des contraintes particulières de lecture. C’est qu’on lit mal sur ce support lumineux et vibrant, au texte souvent trop petit, à résolution faible…

Jakob Nielsen, spécialiste reconnu de l’ergonomie estimait en 1997 qu’on lisait en moyenne 25% moins bien sur un écran d’ordinateur que sur du papier.

Cette étude qui a presque 15 ans reste toujours valide pour ce qui concerne les écrans de PC dont la qualité reste faible, comparativement au papier (les meilleurs écrans du marché sont à 110 dpi quand la qualité papier elle, se situe à 300). Des études 2005 menées sur les écrans “Cleartype” de Microsoft montrent que le gain en vitesse de lecture n’est que de 5%. Il reste encore de la marge par rapport au papier…

Conséquence : il faut écrire de manière plus efficace pour espérer retenir l’attention du lecteur. Et lui permettre de scanner la page, pour en tirer un sens minimal, même quand il lit en diagonale : structure pyramidale de l’écriture (du plus important au plus accessoire), intertitres informatifs, mots et expressions clés du texte en gras, listings…

Jakob Nielsen recommande aussi d’écrire court (3000 signes maximum) et de couper les textes en plusieurs papiers, en usant des hyperliens, afin de faciliter leur digestion par le lecteur.

Autant de règles bien connues des rédacteurs web, que leur rabâchent une flopée de formateurs, dont je fais partie. Il y a toutefois des nuances à apporter à ces recommandations.

PLUS COURT, CE N’EST PAS FORCEMENT PLUS SIMPLE

La longueur excessive d’un texte est dissuasive pour une majorité d’entre nous. C’est que nous n’avons pas que ça à faire,  lire des textes sur Internet, quel que soit leur intérêt. Il y a une compétition autour de l’attention beaucoup plus importante aujourd’hui, du fait de l’offre médiatique croissante et de l’explosion de la société des loisirs.

Mais attention à ne pas essayer forcer le calibrage d’un texte aux forceps. 3000 signes qui correspondent grosso-modo à une page Word, n’est pas une taille absolue à respecter. Vouloir dire des choses complexes en peu de mots, cela ne facilite pas la lecture car cela rend plus difficile la compréhension du sens.

La synthèse excessive, bien connue des philosophes et qui leur permet de condenser des idées complexes, pour faciliter notamment leur diffusion. Ainsi, Kant, orfèvre en la matière nous montre combien la synthèse excessive nuit à la lecture. La 3e définition qu’il donne du beau dans critique de la faculté de juger est édifiante :

“la beauté est la forme de la finalité d’un objet en tant qu’elle est perçue en celui-ci sans la représentation d’une fin.”

Il faut pas moins de 2200 caractères pour expliquer cette phrase, et encore s’agit-il d’un remarquable effort de simplification.

L’usage de tous les termes et concepts compliqués permet de gagner en synthèse, de diminuer le nombre de mots employés. Mais la lecture est-elle plus facile pour le lecteur ? Non, bien au contraire !

Ex :

“La morale politique est aujourd’hui aux antipodes de l’évergétisme romain”

reste beaucoup plus difficile d’accès que ce paragraphe entier :

“La morale politique a bien changé depuis l’antiquité. Autrefois les consuls et magistrats romains, avaient obligation de se montrer généreux pour le bien public. Financement d’édifices, banquets, spectacles gratuits… Ils devaient dépenser pour la communauté, en contrepartie du pouvoir politique qui leur était confié. Aujourd’hui, c’est le contraire : ce sont les politiques qui pillent les biens publics”

La longueur d’un texte n’est donc pas le seul critère, ni le critère le plus important pour faciliter la lecture et la compréhension d’un texte.  Les deux aspects étant liés, car il est naturellement très difficile de lire un texte qu’on ne comprend pas. D’où la nécessité d’employer les termes les plus simples, compris du plus grand nombre.

ecriture web 2


SIMPLIFIER LE TEXTE SANS APPAUVRIR LE SENS

J’entends déjà les critiques de ce précept : mais à n’utiliser que des termes “basiques”, on appauvrit la langue, on baisse le niveau, on n’élève pas le public !

Eternel débat qui traverse l’école depuis longtemps : doit-on s’adapter aux écoliers ou ceux-ci doivent-ils s’adapter à l’école ? Le “profil d’une oeuvre”, synthèse expliquée d’une oeuvre littéraire, est-il une renonciation pédagogique ? Je ne le crois pas.

Soyons pragmatique et cessons, pour une fois, d’entrer dans de grandes théories, typiquement françaises (mais ce qui fait aussi notre charme). Si nous voulons être lus du plus grand nombre, il faut modifier nos habitudes d’écriture. De même que si nous voulons être compris des élèves en difficulté, il faut adapter notre pédagogie.

Les mots doivent être des véhicules de la pensée, pas des instruments de valorisation personnelle, de distinction et partant, de ségrégation sociale.

UN ARBITRAGE ENTRE SYNTHESE ET CLARTE

Il faut faire le plus court possible, c’est évident. Car le temps que l’on fait gagner au lecteur est un service en soi. Mais il faut parallèment, lui apporter une richesse, un contenu qui va le marquer et lui procurer une satisfaction.

Et pour se faire, il faut parfois prendre le temps nécessaire, sans tomber dans le délayage, ni la répétition (le rédacteur ne peut employer cette arme de la pédagogie, s’il veut retenir son lecteur qui n’est pas captif comme l’élève).

Il y a donc une alchimie compliquée entre l’explication qui prend de la place en nombre de mots et la nécessité d’aller au plus court.

Là entre en jeu la hiérarchisation des informations : quels sont les détails que l’on va sacrifier au profit de la lisibilité et l’accessibilité du plus grand nombre ? Quelles sont les informations les plus importantes qu’il faut lui transmettre, s’il ne devait en retenir que quelques-unes ?

Nous sommes dans une guerre de l’information, où il faut donner rapidement à ses troupes de lecteurs les 3 ou 4  infos les plus importantes avant le grand saut en parachute. Et derrière ce choix des mots et des informations, se trouve bien sûr une mission pédagogique et politique : fournir à nos lecteurs les meilleures armes intellectuelles pour se défendre dans notre société.

Une mission compliquée, un équilibre difficile qui requiert un peu schizophrénie et appelle à sortir de ce que l’on est soi-même. Oui, je connais le mot “schizophrénie”, mais mon lecteur, le connaît-il ?

Et pour répondre à cette question, naturellement se trouve la question de la cible : qui est celui à qui je souhaite m’adresser ? Quel est son niveau de langage, sa disponibilité, ses attentes ?

Autant de questions qui nous ont travaillé chez quoi.info et pour lesquelles nous espérons avoir trouvé des réponses pour le plus grand nombre. Le public nous dira prochainement si nous avons visé juste (lancement du site imminent). Il sera encore temps de changer la position du curseur…

Cyrille Frank

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Les théories du complot ne sont pas totalement irrationnelles

 La planète entre les doigts - Crédit photo en CC via Flickr.com ©dekenter

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Mort de Ben Laden, arrestation de DSK… l’actualité récente a donné lieu à des réactions de scepticisme massives de la part du public. Cette méfiance vis à vis de l’information officielle n’est pas que pur délire irraisonné.

24/11/2011. Un sondage paru récemment montre qu’une majorité de Français (57%) ne croit pas à la culpabilité de DSK et pense qu’il s’agit d’un complot. Comme pour l’affaire Ben Laden, les théories du complot fleurissent et remettent en question l’information officielle.

Un phénomène de plus en plus courant vis à vis de l’information même si le caractère exceptionnel de ces deux évènements en accentue l’intensité. Une conséquence directe des nouveaux modes de production et de partage de l’information.

Communiquer le plus vite possible, à tout prix

Cette contrainte favorise les erreurs, les imprécisions initiales, les changements de version. Ce fut le cas lors des premières conférences de presse organisées par la Maison blanche après la mort de l’ennemi public numéro un.

Les informations officielles ou officieuses ne cessent alors de changer durant les jours qui suivent l’évènement : nombre de commandos, circonstances de l’assaut, motifs de l’immersion du corps de Ben Laden, collaboration ou pas du Pakistan…

Mais pourquoi vouloir communiquer si vite, au risque de se tromper et de devoir modifier son discours ? Pour garder la maîtrise du flux médiatique et en tirer un maximum de profit politique dit en substance le sociologue des médias Eric Maigret.

Il faut alimenter la machine coûte que coûte, nourrir les fauves pour pouvoir en prendre le contrôle. Même si cela signifie revenir sur ses déclarations, adapter le discours en fonction de faits nouveaux.

Cela rappelle la technique télévisée de Nicolas Sarkozy qui préfère affirmer avec fermeté des sottises en direct pour convaincre un maximum de citoyens, plutôt qu’afficher un doute ou une faiblesse plus honnête, mais moins efficace politiquement.

Dans le cas de DSK, la course à l’information conduit à se tromper d’une heure dans l’occurrence des faits reprochés à l’ancien président du FMI. Les premiers éléments livrés par la police à chaud ayant été contredits par le directeur de l’hôtel ce qui a démoli l’alibi de DSK.

Autant d’erreurs liées à l’emballement médiatique qui contribuent à instaurer un climat de méfiance vis à vis de l’information. Le public est dans une attitude ambigüe: il est à la fois demandeur d’informations fraîches qu’il consomme avec avidité et il a en même temps une réaction de rejet face à l’information mouvante, qui se construit en temps réel devant lui.

La vitesse grisante a pour prix l’instabilité des faits qui contribue à renforcer l’insécurité psychologique. Sentiment qu’il convient de combler le plus vite possible, et pourquoi pas par une théorie complotiste qui a le mérite de la simplicité.

Crédit photo en CC via Flickr.com ©rebeccanathan

Orienter, voire manipuler l’opinion

Dans le cas de Ben Laden, les déclarations de la Maison blanche ont eu clairement pour but de décrédibiliser au maximum l’ex chef d’Al Qaïda:

– En le présentant comme un lâche qui s’est servi de sa propre épouse comme bouclier.

– En évoquant le prix de la propriété à un million de dollars, dans laquelle il vivait grassement pendant que son peuple vivait dans le dénuement.

La déclaration de John Brennan, responsable de la lutte antiterroriste lors de la conférence de presse à la Maison blanche le 2 mai 2011 est éloquente :

“Si l’on regarde le tableau, nous avons Ben Laden, commanditaire des attaques, vivant dans une propriété à plus d’un million de dollars, vivant dans une zone très à l’écart du front, se cachant derrière des femmes qui été placées en rempart devant lui. Je pense que cela montre à quel point sa légende a été fausse durant toute ces années. Et à nouveau, en regardant ce que Ben Laden faisait caché là, alors qu’il poussait d’autres personnes à mener de nouvelles attaques, en dit long sur la nature de la personne qu’il était.”

– En diffusant les images d’un vieillard esseulé et diminué regardant sa propre image sur son téléviseur, en contradiction avec l’image d’un chef de guerre fier et puissant.

– En communiquant par la suite sur la présence de cassettes pornographiques retrouvées dans sa propriété, découverte infamante pour un représentant de l’islam intégriste.

Dans le cas de DSK, les déclarations pleine d’assurance des avocats ou de ses amis font partie de cette bataille médiatique, cette guerre d’intox destinée à brouiller les cartes et discréditer le point de vue adverse.

Idem s’agissant de l’exploitation politique de l’évènement par le camp adverse : déclarations outrées de la droite sur l’image de la France prétendument ternie

L’opinion publique a acquis à ses dépends une certaine maturité face à l’information, échaudée par les manipulations précédentes dont elle a été l’objet : Guerre du Golfe “propre”, fausses armes de destruction massives, nuage de Tchernobyl aux frontières…

Désormais les enjeux de la manipulation de l’information lui sont clairs et elle n’hésite pas à remettre en doute les thèses officielles, dont un certain nombre se sont révélées des mensonges.

Les citoyens décryptent de mieux en mieux ces manoeuvres pour orienter leur opinion, mais revers de la médaille, ils en inventent aussi de nouvelles, imaginaires et plus ou moins fantaisistes.

La fonction sociale de plus en plus forte de l’information

Plus que jamais, il est nécessaire d’être au courant, de savoir de quoi l’on parle pour être relié aux autres, pour s’insérer dans la communauté. Il est désormais impératif d’avoir une opinion pour pouvoir prendre part à la discussion. Ceci, pour maintenir son prestige social, sa valeur symbolique dans la société, laquelle n’est plus simplement assimilable à son statut professionnel.

Il s’agit de montrer son intelligence, sa sagacité, son esprit critique, sa curiosité et son utilité pour la communauté. Il faut être quelqu’un “d’intéressant”, c’est à dire apporter quelque chose à l’autre. Reflet direct de notre société de consommation, les échanges sont de moins en moins gratuits. Ils doivent apporter de la valeur : informer, divertir, voire enrichir l’autre.

Les réseaux sociaux accentuent ce phénomène en matérialisant le niveau, la valeur de chacun : combien d’amis sur Facebook, combien de followers et de retweets sur Twitter ? Chacun peut désormais se mesurer, se juger, se jauger et prendre part à cette compétition sociale pour gagner son écot d’égo.

Dans ce contexte, la posture supérieure “de celui qui ne se fait pas berner” est fortement rétributrice. Les médias accentuent ce penchant naturel en proposant des angles “dessous des cartes” efficaces en termes d’audience :

Pourquoi le corps de Ben Laden a t-il été jeté si rapidement en mer ?
Le commando avait-il pour ordre de tuer ben Laden ?
Affaire DSK : qui est vraiment la victime présumée ?
Affaire DSK : l’Elysée avait des documents compromettants dès 2007

Par ailleurs, le besoin de savoir est également lié à cette volonté de partager, de communiquer l’information le premier pour en retirer une bénéfice maximal. D’où le cercle vicieux des médias qui s’adaptent de mieux en mieux à cette demande grâce aux nouvelles technologies.

Comme l’expliquent bien Slate, ou Rue89, les théories du complot permettent globalement de rationnaliser l’inepte et de reprendre le contrôle personnel du sens. Mais cette défiance a des origines pas uniquement irrationnelles.

Elle s’appuie sur de mauvaises expériences passées et aussi sur les tentatives bien réelles de contrôle de l’information par les politiques. Elle repose aussi sur l’accroissement de la vitesse de l’information, porteuse d’erreurs et de doutes. Une vitesse qui est toutefois réclamée par le public lui-même de manière ambigüe : il faut aller de plus en plus vite, sans faire d’erreurs toutefois.

De fait, paradoxalement, alors que nous sommes beaucoup mieux informés qu’autrefois, le scepticisme vis à vis de l’information progresse. Il ne faudrait pas que notre esprit critique en progression nous conduise au sollipsisme radical inhibiteur et destructeur. Lequel sape les fondements de notre démocratie et nourrit les extrêmes sur le thème : “on nous cache tout, on nous dit rien”.

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC via Flickr.com ©dekenter et ©rebeccanathan

Journalistes, nous avons besoin de vous !

 

 

Journalistes, nous avons besoin de vous -© Olivier Cimelière

Journalistes, nous avons besoin de vous – ©Olivier Cimelière

Olivier Cimelière, ancien journaliste et communiquant a écrit là un ouvrage remarquable*. Ce livre dresse un panorama honnête et très documenté des travers de la presse française. Mais, loin d’être une charge facile, c’est surtout une exhortation à changer qu’il adresse aux journalistes.

Le livre débute sur le rappel des faits historiques tout à fait essentiels à la compréhension de la presse française et de son image parfois dégradée. En quelques pages habilement résumées, il nous remémore la tutelle politique des débuts sous Richelieu avec la Gazette de Renaudot, puis le contrôle plus ou moins légiféré de la presse durant la révolution, sous le directoire, Napoléon et son neveu Napoléon III. Il évoque les compromissions économiques de la presse au 19e s, très bien dénoncées par Maupassant (Bel ami) ou Balzac (les illusions perdues).

Enfin il évoque la grande remise à plat après 45 par le général De Gaulle qui a instauré la représentation de toutes les tendances politiques, à l’exception des collaborationnistes bannis. Un grand homme qui n’a pas moins cherché à contrôler son propre organe de presse avec cette tentative de placer un homme à lui à la tête du grand quotidien national qu’il restaure : Le Monde, sur la dépouille du Temps, totalement discrédité. Démarche du général qui se brisera fort heureusement sur l’inflexible souci d’indépendance d’Hubert Beuve-Méry.

Il nous remet en mémoire les multiples tentatives de contrôle, d’intimidation voire d’espionnage de la presse : écoutes téléphoniques de Mitterrand, menaces de Charasse, intimidations de Sarkozy… Sans oublier, plus récemment, les pressions exercées sur certains journalistes comme Fabrice Turpin ou Elisabeth Fleury, coupables de n’avoir pas été assez “respectueux” du pouvoir politique.

 

LA PRESSE BROCARDÉE

Olivier revient sur les connivences, petits services aux politiques, copinages concomitants à l’ascension des Chazal, Carolis, Kelly, PPDA…

Il dénonce les pratiques journalistiques faciles : le “bon client”, les experts omniscients, le “politiquement correct” confortable, le story-telling médiatique, l’émotionnel à tout crin (notamment les faits divers), la contamination de l’information par le divertissement… la course à l’information, le suivisme grégaire, la démagogie des micro-trottoirs…

Il fustige à coups d’exemples pas si lointains, l’auto-censure et le manque de courage de la profession, qui sacrifie quelquefois son idéal de vérité à son confort. Comme l’impossible publication de l’interview du père de Nicolas Sarkozy, refusée par toutes les télés.

SALUT NUMÉRIQUE MAIS PAS SANS LES JOURNALISTES

Le numérique a obligé le journaliste à descendre de son piédestal. A parler à son public et lui donner, la parole également. Ceci via l’apparition des commentaires, des blogs et aujourd’hui des réseaux sociaux qui démocratisent la diffusion de la parole publique.

Olivier raconte cette révolution web 2.0 qui, a permis l’émergence de cette expression alternative. Et il dénonce les tendances au repli corporatiste d’une partie de la profession face à cette nouvelle donne. Tels Jean-Michel Aphatie ou Philippe Val contempteurs de cette production privée d’information qu’ils assimilent à un torrent de boue et de désinformation. Les deux hommes qui se revendiquent de gauche tombent dans une contradiction gênante : comment peut-on défendre le principe démocratique et prétendre réserver le droit d’expression aux seuls journalistes qualifiés ?

Mais si l’UGC (User Generated Content), contenu crée par les utilisateurs, a révélé de vrais talents et permis à des Maitre Eolas ou Versac d’exprimer leurs idées et leur expertise, il ne saurait se substituer à la production professionnelle d’informations. Comme le dit Edwy Plenel “la générosité et la curiosité sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes. Elles ne le sont que si sont mises en oeuvre toutes les procédures propres à l’exercice professionnel, rigueur, précision, recoupement, opinions contradictoires“.

De même que les projets d’automatisation journalistiques, tel le News at seven, ne sont pas crédibles pour donner du sens. Le  journal télé américain réalisé à partir de l’agrégation de flux et d’articles récupérés sur Internet se passe en effet de journaliste et même de présentateur remplacé par une animation virtuelle.

©northernstarandthewhiterabbit via Flick'r

©northernstarandthewhiterabbit via Flick’r


LES DÉRIVES D’UNE INFORMATION DE FLUX

Le monde numérique n’est pas non plus ce paradis journalistique, loin s’en faut, et il ne s’agit pas “d’opposer les Anciens aux modernes”. D’autant que la presse en ligne est elle même atteinte de plusieurs maux, relève l’auteur.

“La hiérarchisation de l’information n’a plus cours dans un cybermonde où prime la dernière livraison inédite” constate la journaliste Marie Bénilde. Le cyber-journaliste, agrégateur d’informations passe plus son temps à repackager l’information, qu’à la produire. Il s’agit d’aller vite, de rééditer au bon format, avec le bon titre et peu importe l’importance fondamentale du sujet. Seul compte le potentiel d’audience, dans cette guerre économique exacerbée que se livrent les titres web.

Cette course à l’audience, démagogie éditoriale conduisent à une uniformisation des contenus. Olivier cite une étude de mai 2009 menée par trois chercheurs, Franck Rébillard, Emmanuel Marty et Nikos Smyrnaios. Selon eux 80% des articles se concentrent sur 20% des sujets.

La multiplication des théories conspirationnistes (telle que celles de Thierry Meyssan), de la rumeur, de la désinformation des groupes d’intérêt s’accentue sur le web. Donner la parole à tous, c’est ausi faciliter son accès aux manipulateurs et lobbystes de tout bord. Mais plutôt que traiter ces informations avec mépris, les journalistes doivent les confronter, y répondre et se battre pour imposer une vision plus réaliste des choses.

DES JOURNALISTES PLUS NÉCESSAIRES QUE JAMAIS

Car Olivier est tout à fait convaincu que les professionnels de l’information sont indispensables à ce monde qui s’accélère et se complexifie. Surtout vis à vis de la jeune génération pas assez éduquée à l’information, qui manque d’esprit critique et de repères pour faire le tri dans ce déluge d’informations qui lui tombe dessus.

Et l’auteur cite Marcel Gauchet : “ce que démontre le tous journalistes est précisément , a contrario, qu’il y a un vrai métier de journaliste. Qu’il faut redéfinir profondément mais qui va sortir vainqueur de cette confusion car on aura de plus en plus besoin de professionnels pour s’y retrouver dans le dédale et nous épargner de chercher au milieu de 999 000 prises de parole à disposition. (…). Mais à l’arrivée le niveau d’exigence à l’égard de la presse sera plus élevé et non plus bas“.

Idée qu’il reprend avec ses mots : “la génération numérique doit avoir les moyens d’accéder à une information crédible pour se forger une compréhension du monde plus pertinente que le seul horizon mitraillette des flux Twitter ou des agrégateurs RSS. Il y a donc urgence à restaurer des médias solides pour donner du sens, de la profondeur et de l’espoir”.

En tant que co-fondateur de Quoi.info, l’information expliquée au plus grand nombre, je n’aurais pas pu dire mieux

Cyrille Frank
Cyceron sur Twitter

Journalistes, nous avons besoin de vous – Edicool Edition par Olivier Cimelière

Disclaimer : *Olivier et moi nous nous connaissons et nous apprécions mutuellement. Mes louanges sont principalement motivées par la qualité de cet ouvrage.

D’où vient notre fascination pour les faits divers ?

fascination violence

Hypnotisme de la violence télévisuelle – Copyright en CC via Flick.comr ©mr_minimalist

Les faits divers plus ou moins sordides se multiplient dans l’actualité récente. Un filon juteux exploité par les médias, mais qui repose sur des motivations puissantes du public et notamment se rassurer, s’émouvoir, se socialiser.

Les faits divers sordides semblent occuper une place croissante dans l’actualité, comme en témoignent la tuerie de Nantes, ou la disparition des jumelles suisses il y a quelques temps. Claire Sécail, chercheuse du CNRS confirme cette intuition pour ce qui concerne en tout cas le traitement de l’actualité en  télévision.

Mais il semble bien que les autres médias soient aussi de la partie. Pour Patrick Eveno, historien de la presse, interrogé par Rue89, il n ‘y a pas plus de faits divers qu’avant,  “c’est la multiplication des canaux médiatiques qui explique le bruit médiatique beaucoup plus élevé” autour des faits divers”.

De fait, les journaux et pas seulement télévisés, n’hésitent plus à en faire la Une, reléguant les sujets internationaux ou de politique intérieure à une moindre place.

Cette hiérarchie de l’information glissante est dictée de toute évidence par des raisons économiques et de conquête d’audience. Mais le rôle des médias n’explique pas le succès des faits divers dont l’origine tient aux fonctions psychosociales majeures qu’ils remplissent.

1/ RENFORCER NOTRE SATISFACTION EXISTENTIELLE

Nous éprouvons du plaisir à observer les souffrance ou le malheur des autres, car cela met en exergue notre situation privilégiée, par contraste. J’ai un boulot pénible, mais moins que cet ouvrier. Je suis peut-être fauché, mais au moins, je suis en bonne santé. J’ai des soucis professionnels, mais je ne suis la proie d’aucun drame majeur.

C’est l’un des ressorts essentiels du voyeurisme à l’oeuvre dans les émissions de type “bas les masques”, “jour après jour” etc. De même est-ce l’un des facteurs du succès planétaire des fameux “Dallas” et autre “Dynastie”, comme le montre (entre autres choses) l’étude de Katz et Liebes dans les années 80. Les riches aussi souffrent, donc inutile d’envier ce monde d’argent finalement si malheureux, lui aussi.

Entendre les malheurs atroces qui touchent l’autre, c’est se rappeler qu’on a la chance de ne pas être soi-même une victime. Pour Michel Lejoyeux, professeur de psychiatrie à Bichat, c’est un mécanisme pour conjurer nos angoisses.

Une part non négligeable des informations que nous recherchons de manière générale a d’ailleurs pour but de conforter nos choix, nos valeurs, l’architecture mentale  que l’on s’est construit. D’où la difficulté à convaincre l’autre dans les discussions dont le but premier est surtout de renforcer son système primaire, comme le rappelle Aymeric. D’où la stratégie d’évitement des messages contraires à ses opinions préalables, à se convictions ou à ses choix.

De la même manière, une part du plaisir lié aux  films d’horreur consiste à se savoir précisément à l’abri. Idem pour la fascination vis à vis de ce qui est dangereux : les requins, les félins… Imaginer ou regarder ces souffrances atroces dont on ne sera jamais victime, c’est prendre conscience de la chance qu’on a, concrètement, physiquement… Il s’agit aussi un catalyseur d’angoisse – de là son succès auprès des ados -qui permet de la partager avec d’autres et de ne pas rester seul face à elle.

Fondamentalement selon Michel Lejoyeux, c’est la peur de la mort et “l’exigence sociale obsessionnelle de santé individuelle” qui explique cette fascination conjurationnelle pour la violence et les faits divers.

2/ EPROUVER UNE EMOTION A MOINDRE COÛT

Par projection de soi, observer le malheur des autres, via la perte d’un être cher par exemple, c’est souffrir un peu soi-même, mais sans trop souffrir quand même. Nous éprouvons le sentiment potentiel de la douleur sans pâtir réellement de ses affres, ni en intensité, ni dans le temps. La tristesse est un sentiment qui n’est pas déplaisant, tant qu’il est mesuré et facilement réversible.

L’émotion, qui nous sort de nous même, nous déconnecte de la raison, par contagion affective est source de plaisir car elle nous fait lâcher prise, nous permet de nous laisser porter et de nous apitoyer sur nous-mêmes.

ego larmoyant
3/ CELEBRER NOTRE EGO

Oui, car à bien y réfléchir, notre propension à nous projeter en l’autre et à éprouver des sentiments de compassion n’est pas étranger à un certain égoïsme. A travers les malheurs de l’autre, c’est aussi soi-même que l’on pleure : quand je pense que cette famille nantaise pourrait être la mienne, quelle horreur…

L’empathie et la compassion ont finalement un lien assez fort avec l’égo, l’amour de soi. Ce qui n’est pas pour autant une critique dans la mesure où elles sont un premier pas vers la compréhension et l’amour d’autrui.

4/ SE DIVERTIR

Les faits divers se prêtent particulièrement bien au story-telling de l’information, le feuilletonnage trépidant de l’actualité, avec ses mystères, ses rebondissements et l’épilogue espéré. Le cas de la disparition de la famille nantaise rassemble tous ces ingrédients qui nous maintiennent en haleine.

L’information devient fiction et nous divertit là encore, au sens de diversion qui nous éloigne des turpitudes et soucis de notre vie quotidienne.

5/ SE SOCIALISER

Le fait divers, en ce qu’il fait appel aux émotions et aux pulsions égotiques fondamentales (voir ci-dessus), intéresse tout le monde. C’est donc un sujet très efficace pour capter l’attention de son auditoire et susciter l’intérêt des autres.

Selon une étude britannique de 2006 par ailleurs,  nous semblons être meilleurs narrateurs lorsque nous racontons des potins, des faits très socialisants. Nos informations sont alors plus précises, plus complètes et mieux décrites.

Mais quand bien ne serait-ce pas le cas,  nous avons moins besoin d’être efficaces, car l’attention de notre auditoire est déjà gagnée au départ par la simple nature du sujet. Le fait divers remplit donc une fonction sociale essentielle, de même que le potin people ou l’insolite.

Les médias, en s’appuyant sur des ressorts psychologiques puissants, accentuent sans nul doute le phénomène, davantage qu’ils ne l’expliquent. Dans leur course à l’audience, ils flattent les instincts naturels de leur audience. Il faut se demander cependant si cela n’a pas pour risque d’augmenter l’accoutumance et la désensibilisation émotionnelle. C’est à dire le besoin d’augmenter l’intensité du stimulus pour obtenir le même effet. En d’autres termes, relater des faits divers de plus en plus sordides ou spectaculaires pour maintenir l’attention du public ?

Cyrille Frank

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Rumeurs sur Twitter : les journalistes plus coupables

Echo Twitter

Crédit photo via Flickr.com en CC : lune_de_saphir et Unprobableview

Comme quelques collègues, j’ai retwitté hier un message mensonger annonçant la fin du post.fr, “un fake”. Comment en suis-venu à relayer un message sans prendre le temps d’en vérifier correctement la source ? Quelles leçons en tirer ?

L’annonce émanait d’un compte twitter “lepost” affichant logo officiel et url trompeuse, avec le contenu suivant :

“C’est officiel: notre site ferme le 1er mars. Merci à tous ceux qui nous ont lu et soutenu. Lepost.fr fut une fabuleuse aventure”.

Comme je l’ai compris quelques secondes plus tard, il s’agissait d’un faux message de tweetpoubelle, blagueur impénitent multirécidiviste. (Retour de bâton après la rumeur de la mort de Jean Dujardin propagée peu de temps auparavant par le Post.fr ?)

Il a fallu l’expérience du Loleur de Compétition VincentGlad pour remettre aussitôt de l’ordre dans la maison. “Hé les gens c’est un fake le compte @Iepost. Ne vous emballez pas.”

Une crédulité des journalistes dénoncée par AlexHervaud : “Il y a un gros problème de crédulité dans l’internet français quand même. Et quand ça vient de journalistes, ça fait peur. #iepost

Je l’ai bien évidemment pris pour moi et ce n’était pas volé. En effet, la ficelle après réflexion- et c’est bien ce qui a fait défaut- était un peu grosse. Alors comment moi et d’autres journalistes avons-nous commis cette bourde ?

1- Le contexte favorable

Le plaisantin a très bien trouvé son sujet en résonance avec l’actualité du site, faisant état lui-même des inquiétudes quant à son avenir. Depuis quelques jours la blogo-twittosphere bruissait de rumeurs sur la fin programmée du Post. Ce message semblait donc couronner une évolution logique.

Processus instinctif de confirmation mentale par accoutumance ou faisceau apparemment concordant de signes.

2- L’autorité de l’émetteur

Le message relayé par d’autres journalistes, s’est trouvé automatiquement pré-validé via la crédibilité supposée de ces professionnels. Il suffit d’une source de confiance pour affaiblir voire annuler la vigilance.

On retrouve les mécanismes de respect instinctifs de l’autorité décrits dans la fameuse expérience de Milgram. On est tous plus ou moins le mouton de son troupeau, nous conformant aux valeurs, principes et habitudes de notre groupe d’appartenance.

On pense aussi au très bon ouvrage de Jean-Noël Kapferer sur les Rumeurs et les phénomènes de validation par proximité “je le sais via la soeur de mon meilleur ami, lequel travaille dans le cinéma où l’on a retrouvé des seringues cachées dans les sièges…”

vitesse des tuyaux

Crédit photo via Flickr.com en CC : lune_de_saphir et Unprobableview

3- Simplicité technique et vitesse

La communication par simple clic facilite la “prise de parole” et accélère considérablement la transmission des messages. Plus besoin de reformuler son message, ni même de faire un copier-coller, une simple pression furtive suffit à propager la rumeur.

Cette vitesse, liée à une possibilité technique, conduit à un risque de déconnexion de la raison. Si l’on ne se force pas passer le message au tamis de son esprit critique, il est très facile de dire ou répéter des âneries.

D’ailleurs sans aller jusqu’à relayer une bêtise, combien de temps se laisse-t-on pour réfléchir à l’article lu ? Une minute, une heure ? Nous n’avons pas un agenda illimité et par ailleurs, la valeur du message décroît avec le temps. Mais c’est précisément là que se trouve pourtant la valeur ajoutée des journalistes : dans le temps passé à lire, vérifier, analyser, sélectionner et simplifier éventuellement le message.

4- La course à l’amplification

Pourtant sur Twitter la fraîcheur de l’information semble être sa principale valeur. Il s’agit de décrocher le scoop twitter, synonymes de RT, pour augmenter sa valeur sociale, son influence, sa notoriété… La médiatisation préalable du sujet joue alors également fortement sur son potentiel de relais.

Une bonne rumeur Twitter ne fleurira jamais autant que sur le terreau d’une inquiétude, d’une préoccupation antérieure. Comme lors de la campagne pour le traité constitutionnel européen, où l’on vit s’épanouir les rumeurs les plus alarmantes sur l”interprétation du texte. Comme celle présageant la remise en question du droit à l’avortement. Paramètre fort bien maîtrise par l’espiègle Tweetpoubelle.

5- La technologie déresponsabilisante

Plus besoin d’arriver à l’heure, les mobiles permettent désormais d’annoncer son retard. Inutile de soigner ses réglages photo, il suffit d’en prendre plusieurs ou de faire des retouches sur Photoshop.

Foin de stress à l’idée de graver une erreur dans le marbre. Avec Internet, on peut corriger rapidement et effacer éventuellement les traces de son méfait. Comme il suffira d’effacer son message Twitter erroné. Pas vu, pas pris.

Sauf que la crédibilité, tout comme la confiance des consommateurs est si longue à conquérir et si facile à perdre…

Crédulité grégaire, fainéantise intellectuelle, précipitation plus ou moins intéressée… nous autres journalistes pouvons nous laisser aller à une certaine facilité via les médias immédiats. Décontenancés par un nouvel univers, un rythme et des pratiques différentes, il est facile de délaisser ses bonnes pratiques habituelles.

Attention, car en tant que médiateurs “accrédités”, notre responsabilité n’est pas mince vis à vis de nos lecteurs. Demain un mauvais RT sera une faute professionnelle, à l’instar d’une info non vérifiée. Twitter, ludique et facile n’en est pas moins grave. Petit rappel à l’ordre auto-administré.

Cyrille Frank

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Les curators peuvent-ils nous soigner de la contamination marketing ?

curation ou contamination maketing ? mediaculture.fr

Curation ou contamination maketing ? Crédits photo en CC via Flickr.com : ©philoufr

La “curation”, nouveau terme en vogue, rejoint le panthéon des “buzz-words” aux côtés du “personal-branding”, de l’”e-reputation” et autre “data-journalism”. Le fond n’est pas vide, mais l’engouement pour ces concepts traduit l’emprise du marketing de plus en plus fort sur les métiers de l’information.

LA CURATION, NOUVEL ARTICLE DES VENDEURS DE PELLES

Depuis quelques mois, s’est donc imposé chez les élites technophiles le terme de “curation”. Néologisme qui désigne (si j’ai bien compris) l’ensemble des techniques et compétences permettant de “soigner l’information” et lutter notamment contre la fameuse “infobésité”. Sélection, vérification, hiérarchisation, organisation, mise en forme, enrichissement des informations pour redonner du sens à ce bombardement informe de données.

Le terme désigne à la base chez nos amis anglo-saxons, les conservateurs de musées ou d’exposition, voire les assistants archéologues chargés de classer, trier et organiser les pièces historiques découvertes. Là encore de donner forme à l’informe, ou sens à l’absurde.

Mais la base latine “cura” (soin, souci) n’est pas neutre, puisqu’elle sous-entend que l’information initiale est malade et nécessite de nouveaux médecins-sauveurs. Subtilement, la curation instille donc une nécessité forte dans l’expertise qu’elle promeut. Les curators nous soignent alors que les médiateurs se contentent de passer les plats. La prise de pouvoir symbolique n’est pas faible.

Le précurseur du terme de curator est Steve Rubel, qui est semble-t-il le premier à en parler selon l’archéologue du web Eric Mainville. Puis Robert Scoble, bloggeur-vedette américain, lui emboîte le pas dès septembre 2009, citant la curation comme “a new billion dollar opportunity”. La promesse est alléchante et son promoteur jouit d’une belle réputation. Bientôt se bousculent les vendeurs de pelle du nouvel eldorado : instruments de curation de type Scoop-it, Pearltrees, Curated.by… (PS : merci à Sylvain Pausz de l’agence Angie pour avoir partagé avoir moi les résultats de son enquête)

Sans parler des innombrables experts-consultants marketing ajoutant une complexité toujours plus grande au concept, pour mieux faire valoir leur utilité et vendre leurs services.

En France la curation fait son chemin grâce à la sanctification d’influents et experts des médias, reconnus pour leur capacité à innover ou à déceler l’innovation : Benoît Raphaël, Eric Scherer, Pierre Chappaz… qui font monter la mayonnaise via des débats-conférences à l’instigation de vendeurs de pelle politiques.

RENVERSEMENT SYMBOLIQUE DU POUVOIR

Sur le fond, la curation synthétise une bonne part des missions du journaliste et médiateur traditionnel : donner du sens en sélectionnant, digérant, valorisant l’information. Les outils, les rythmes, les échelles, les acteurs (le grand public s’y ajoute) ont changé, mais le principe reste le même.

Il est toujours un peu agaçant de voir des “petits nouveaux” prétendre révolutionner des pratiques appliquées depuis longtemps.

Mais cela fait partie du rituel normal de renouvellement professionnel des générations, du renversement symbolique du pouvoir. Le jeune loup affronte le vieux mâle dominant de la meute, le nouveau chef change la disposition des bureaux, le pdg fraîchement nommé modifie le logo de la marque…

Renommer, relooker, c’est se réapproprier, c’est prendre le pouvoir, même si le changement est superficiel. Les anciens dépossédés de leur savoir-faire par une nouvelle caste recyclant leurs pratiques sous un autre emballage, ne sauraient le vivre sans un poil de frustration.

grex anciens...

grex anciens…

UN GRÉGARISME INÉLUCTABLE

La curation énerve également car elle symbolise les excès de la forme sur le fond. Non que le terme soit vide de sens et d’intérêt. Mais l’exagération de l’engouement et les mécanismes d’emballement grégaires à son sujet, la rendent insupportable.

La profusion et la vitesse de diffusion des articles sur le sujet, comme dans le cas notable de Quora, témoignent de l’incursion croissante des gens de marketing dans le domaine de l’information.

Il s’agit de récupérer un maximum du butin de notoriété et d’image en s’insérant aussi vite que possible dans le sillage de la comète. Publier vite un truc intelligent sur la curation ou sur Quora, pour profiter du buzz à son plus haut.

Et puis, comment ne pas parler des dernières tendances si l’on veut être un peu crédible en tant qu’expert de l’innovation ? Il y a une course forcée à laquelle on ne peut se soustraire. Au pire l’innovation se révélera un pétard mouillé, mais qui s’en souviendra ? Déjà une autre révolution aura remplacé la première. Tout comme Sarkozy qui peut se permettre de raconter des sornettes en direct car il sait que le lendemain, le flot de l’actualité aura déplacé l’attention du public sur d’autres sujets.

Il est ainsi amusant de voir de manière tautologique quantité de blogs s’exprimer sur la curation, en augmentant au contraire par là-même la redondance, “l’infobésité” qu’il sont censés précisément combattre.

diffusion marketing

diffusion marketing

SYMPTÔME DE LA DISSÉMINATION MARKETING

Au delà des effets de mode anecdotiques accélérés par les médias immédiats (Twitter, Facebook), l’usage des buzz-words : personal branding, data-journalisme, serious-game, e-reputation traduit un mouvement plus profond dans l’univers des médias.

C’est la fusion du marketing et de l’information des deux côtés. Les producteurs opérationnels de l’information utilisent désormais les techniques marketing pour diffuser au maximum. Les professionnels du marketing utilisent par ailleurs les techniques du récit, du contenu informatif pour vendre. D’où le fameux “story-telling”.

D’abord parce que les outils Internet le permettent : les statistiques Google, le retour utilisateur via les commentaires ou les votes, l’analyse de l’information en temps réel sur Twitter… Les producteurs d’information ont désormais les clés de compréhension de leurs lecteurs autrefois réservés au service marketing ou à l’éditeur du journal (au sens traditionnel du terme).

Côté marketing, la maturité des consommateurs ringardise la communication “réclame” et nécessite une nouvelle approche plus informative et moins communicationnelle.

Ensuite parce que l’accroissement de la concurrence économique doublée de la pénurie de l’attention accentue la mise en oeuvre de tout se qui permet de se distinguer, d’émerger.

Il s’ensuit une recherche d’efficacité toujours plus grande dans la diffusion des articles : écriture web, optimisation de l’emballage, simplification du message pour le rendre plus digeste, utilisation d’images fortes plus vendeuses, story-telling

D’ailleurs cet article n’échappe pas à la règle. Le choix de mon titre appuie et annule tout à la fois de manière tautologique ma démonstration. La juxtaposition des mots “curators” et “contamination” induit une critique forte, sujette à polémique, instrument parmi les plus efficaces de la diffusion virale. Une exagération volontaire, technique marketing maintes fois éprouvée, que je met en oeuvre donc, tout en prétendant – apparemment – la critiquer.

Apparemment, car mon objet n’est pas tant la critique que le décryptage du phénomène pour éventuellement en déceler les dérives potentielles

Car au fond, remettre en avant les bonnes pratiques du traitement de l’information sous le terme de “curation” ou sous un autre, redonner ses lettres de noblesse à la mise en forme attractive et interactive de l’information sous le nom de “data-journalisme”… je ne saurais que m’en féliciter. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse.

MARKETING ET JOURNALISME, UNE QUESTION D’ÉQUILIBRE

Cependant, “un grand pouvoir appelle de grandes responsabilités”, comme le rappelle le philosophe super-héros spiderman. La maîtrise des outils marketing, des mécanismes d’audience, des emballages vendeurs sont des outils formidables au service des producteurs d’information. Mais la question essentielle est : pour quoi faire ?

Pour générer du trafic, de l’argent. Bien sûr, les entreprises de presse ne sont pas philanthropiques et leur survie conditionne aussi la vivacité du débat démocratique. Raison pour laquelle ils sont subventionnés par l’Etat et les citoyens.

Mais tout est question d’échéance. Pour vendre sur la durée, faire du trafic n’est pas un objectif suffisant. Il faut aussi créer un lien avec le lecteur. Et ce dernier repose sur le sentiment que d’une part les médiateurs-curateurs sont compétents, mais aussi qu’ils nous veulent du bien, qu’ils cherchent à nous rendre service, et pas seulement à court terme.

D’où la nécessité de ne pas trop abuser des martingales marketing qui jouent sur un axe temporel réduit. Créer du lien prend du temps, demande des investissements importants et exige de ne pas tomber dans la facilité.

Comme celle de se ruer sur le premier buzz venu pour en tirer un éphémère profit. Ou exagérer les vertus d’un concept, intéressant mais ni neuf, ni vraiment révolutionnaire.

La curation est le symptôme d’un mélange où l’emballage l’emporte sur le fond et où précisément le journalisme passe un peu trop de l’autre côté du miroir marketing. Au détriment du sens, justement qu’il est censé défendre. Tautologie amusante si elle n’est pas contagieuse…

Cyrille Frank

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Les impostures de “l’écriture web”

ecriture web

ecriture web

Si l’on en croît la vulgate de certains “experts” journalistiques ou marketing, écrire pour le web requiert un savoir-faire complexe et bien précis. Il s’agirait de suivre des règles incontournables, si l’on veut plaire au lecteur et à Google.

1- IL FAUT ECRIRE COURT SUR INTERNET

Ce point est soulevé par Morgane Tual dans son dernier coup de gueule via lequel elle raille ces formateurs sexagénaires débitant ce genre de règle absurde avec une “certitude insensée”.

Ecrire court à tout prix alimente l’idée qu’on ne peut pas créer de la profondeur sur Internet, que tout est forcément superficiel et creux. Difficile d’expliquer le rigorisme de l’impératif kantien en 140 signes…

En réalité, il ne faut pas écrire court, il faut écrire “dense” : dire un maximum de choses avec un minimum de mots. Mais ceci n’a rien de spécifique au web. Cela est vrai de toute écriture digne de ce nom, journalistique ou pas, qui distingue du contenu riche du verbiage, comme d’une bonne ou d’une mauvaise copie de philo.

Mais écrire dense, cela veut dire avoir des choses à dire, avoir de l’information, des faits à délivrer. Je me souviens de cette responsable d’un magazine spécialisé assistant à l’une de mes formations, qui contesta ma recommandation de concision. Alors que j’insistais sur la nécessité d’aller à l’essentiel, de servir le lecteur en lui mâchant l’information utile, elle objecta: “nous, on doit remplir du papier, le lecteur en veut pour son argent, il lui faut ses 130 pages”.

En réalité, le verbiage avait surtout pour fonction d’augmenter artificiellement la pagination rédactionnelle, pour augmenter le nombre d’insertions de pub.  Mais en admettant que le facteur kilo joue aussi auprès des lecteurs, il fallait fournir en ce cas plus  de contenus (informations, illustrations)… La dilution ne tient que sur des segments  presse peu concurrentiels, monopoles ou oligopoles qui ne durent pas éternellement.

Il faut certes adapter l’aspect visuel des contenus pour faciliter la lecture en moyenne 25% plus difficile sur un écran si l’on en croit Jacob Nielsen, ergonome expert ayant étudié la questions.

Cela signifie éviter des paragraphes “pavés” de quinze ligne sans aération dans lesquels le lecteur ne veut pas “entrer”. Eviter aussi les phrases qui n’en finissent pas, emplies de virgules, de gérondifs et de participes présents.

2- LE WEB, C’EST FORCEMENT MULTIMEDIA

A l’heure d’Internet, l’écrit est dépassé, il faut proposer de la vidéo, des animations interactives, des “serious games” et éventuellement un mélange de tout cela.

Non, l’écrit n’a pas disparu, bien au contraire, la lecture en général se porte bien et le texte foisonne sur Internet, comme en témoigne l’explosion des bases de données, textuelles pour la plupart. La question n’est pas d’apporter de la vidéo ou une animation pour faire “moderne” ou être dans la “tendance”, mais bien de savoir quel est le service rendu au lecteur.

Sous quel format, doit-on présenter l’information pour quelle soit la plus claire, la plus agréable, la plus facile à consommer ? Il n’y a pas de réponse unique à cette question, car les publics sont multiples. Pour certains, une interview vidéo sera le format le plus agréable. Pour d’autres au contraire qui ont peu de temps et préfèrent lire “en diagonale”, le texte sera plus adapté. On sait par ailleurs qu’une proportion importante de lecteurs sur Internet le fait depuis son lieu de travail, et tous n’ont pas un casque… Pour la discrétion ou l’open space, c’est donc un frein majeur.

En ce cas là, il semble judicieux de proposer les deux formats simultanés. Mais faut-il pour autant multiplier les formats ? Proposer tout en se disant que le lecteur fera lui-même son marché ?

Cette méthode faillit à l’une des missions essentielle du médiateur (ou “curator” selon le nouveau terme en vogue) : sélectionner l’information, la préparer pour la rendre digeste et servir ainsi le lecteur, d’autant plus qu’il est toujours plus submergé d’informations, de sollicitations visuelles, sonores, tactiles… olfactives demain ?

Le format retenu doit être fonction du propos. Pour raconter l’affaire Clearstream aux multiples rebondissements, une animation chronologique semble pertinente. Mais un schéma montrant les relations entre les différents acteurs ne sera-t-il pas plus efficace ?  Et en tout état de cause le format choisi ne remplacera pas les articles anglés sur telle ou telle question: la manipulation de Lahoud, la contre-manipulation de Sarkozy, le rôle de Villepin, la complicité des grand patrons…

le-petit-clearstream

le-petit-clearstream

3- IL FAUT ECRIRE POUR LES MOTEURS

J’ai déjà dénoncé ce reproche adressé souvent aux journalistes web selon lequel ils sont soumis au méchant Google qui leur impose des règles et du coup, formate l’information.

Si l’uniformisation des formes et contenus journalistiques n’est pas toujours une vue de l’esprit, la faute en incombe aux journalistes, pas à Google.

Google a conçu des règles pour répondre à un souci de pertinence, de service au lecteur. Ces critères ne sont pas parfaits, et sont de plus en plus détournés (rançon de la gloire). Mais ils fonctionnent globalement, sinon Google ne détiendrait pas 65% de parts de marché dans le monde, en dépit d’une concurrence acharnée de Bing/Yahoo notamment.

C’est peut-être justement au niveau des écoles de journalisme ou par imitation grégaire rassurante que les journalistes finissent par écrire tous de la même manière. Comme ils parlent tous de la même façon en télévision ou en radio. Norme évolutive si l’on se rappelle bien les tons nasillards de nos premiers speakers.

Les critères de Google : richesse syntaxique, mises en forme (gras, titres…), popularité sont des indices de qualité. Et Google ne punit pas les textes longs, bien au contraire, incapable de saisir la pertinence contextuelle d’un texte long ou court. Ainsi pour une dépêche d’agence, il semble pertinent pour servir l’utilisateur de faire court compte tenu de son mode de consommation limité dans le temps. Pour un article de blog, cela dépend de la richesse du contenu lui-même

Par ailleurs, les usages évoluent vite et ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera plus demain. Ainsi des paginations horizontales limitées en 768 px de hauteur qui ont évolué d’abord avec l’augmentation des taux d’équipement en écran plus grands (du 15 au 19 pouces). Et ont été bouleversés ensuite par l’apparition de la molette sur les souris qui a fait éclore les navigations verticales à plat, sur l’initiative du précurseur 20 minutes. L’apparition des tablettes et du mobile va certainement changer encore les modes de lecture et de consommation de l’information.

Enfin, comme le rappelle Morgane, on tâtonne, on cherche, on teste… S’il y a bien une seule règle qui vaille, c’est celle de l’intérêt du lecteur qui appelle des réponses aussi diverses qu’il y a de publics différents.

4- IL FAUT METTRE UN MAXIMUM DE LIENS

Ajouter un grand nombre de liens, c’est bien pour le lecteur, car c’est lui offrir potentiellement plus d’informations. C’est d’ailleurs bien vis à vis des moteurs qui “récompensent” les liens internes et externes, indifféremment de leur nombre.

Oui, mais est-ce réellement un service au lecteur de l’étouffer sous l’information ? Pire encore sont ces liens automatiques générés à partir des tags qui noient les liens pertinents sous une masse d’autres inutiles ou éloignés du sujet principal.

Cette “infobésité” dessert le lecteur en lui faisant perdre du temps et en diluant le “sens” sous la masse d’informations.

Ce cas de figure est un exemple de l’arbitrage qu’il faut réaliser entre les fameuses règles de Google et l’intérêt du lecteur qui doit toujours rester la finalité.

5- LES SUJETS SERIEUX NE MARCHENT PAS

 

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Les sujets sérieux, “high-brow topics” (haut du front), comme disent les Anglais ne fonctionnent pas. La politique, les sujets internationaux, tous thèmes profonds ne font pas d’audience.

Il faudrait au contraire ne fournir au lecteur que ce qu’il “demande”, à savoir des faits divers, du people, de l’insolite, du spectaculaire plus ou moins racoleur.

Il semble évident qu’une galerie photo sur les ravages du Tsunami fera plus d’audience qu’un dossier sur les subprimes. Mais rien n’empêche d’expliquer le principe de ces produits financiers lors d’un diaporama sur les raisons de la crise financière. Et mon expérience m’a prouvé que l’on peut faire de l’audience, certes pas dans les mêmes proportions, avec ce genre de sujets “sérieux”. Tout dépend du format, du propos, du contexte.

Car s’’il faut procurer au client-lecteur ce dont il a besoin, il faut aussi lui apporter ce dont il ne sait pas encore qu’il a besoin.

Le journaliste est aussi ce pédagogue qui, tout en satisfaisant son public, cherche aussi à l’instruire, à l’élever, l’air de rien, “par la bande”. Equilibre délicat où il convient de ne pas trop exiger de son lecteur pour ne pas trop se couper de lui. Sans tomber non plus dans le pur suivisme racoleur qui aboutit à un rejet tout aussi inéluctable, in fine.

Entre l’austère plat de haricots “politique internationale” et l’indigestion de bonbons Haribo “faits divers ou people”, il faut éduquer nos enfants-lecteurs à l’information. Cet équilibre complexe est ce qu’on appelle une ligne éditoriale

Les jeunes journalistes doivent donc prendre du recul par rapport aux règles qu’on leur dispense. Celles-ci ne sont pas paroles d’évangile, elles doivent être adaptées au cibles, au contexte de diffusion, aux sujets, au lieu de promotion dans le journal ou sur le site (page d’accueil, de rubrique ou de blog ?). Et garder à l’esprit que les usages changent vite et nécessitent surtout une écoute attentive pour s’adapter. Ainsi qu’une dose de créativité pour proposer.  Un bon supermarché fournit rayons ET têtes de gondoles.

Cyrille Frank aka Cyceron

Crédit photo Abode of Chaos et tom_p via Flickr

La presse doit répondre aux motivations plurielles de ses lecteurs

Crédit photo en CC  ©respres via Flickr.com

La pyramide du sens – Crédit photo en CC ©respres via Flickr.com

En 1943, Abraham Maslow publiait sa fameuse “pyramide des besoins“. Son ambition : décrire les motivations profondes des individus. Au delà des nombreuses critiques que l’on peut adresser au modèle, cette grille d’analyse – si adaptée – reste pertinente pour comprendre l’usage des médias, notamment.

UNE HIERARCHIE DYNAMIQUE DES BESOINS

Selon cette étude fameuse enseignée dans les meilleures écoles de marketing et de management, nos comportements sont dictés par des motivations à cinq niveaux. On peut les résumer en trois groupes :

Besoins primaires (physiologiques et sécurité) : survivre = se vêtir, se loger, manger,

Besoins secondaires (appartenance et estime de soi) : socialisation = discuter, flirter, se mettre en avant pour se sentir valorisé

Besoins tertiaires (accomplissement) = aspirations à s’élever intellectuellement, à devenir la “meilleure” personne que l’on puisse devenir

Une classification qui rappelle fortement celle d’Epicure, qui distinguait lui aussi trois catégories de besoins : besoins naturels (boire, manger, dormir), désirs de bien-être (maison, hygiène, affection) et aspirations au bonheur (philosophie, sagesse, amitié).

Pour Maslow, les êtres humains passent tous par une échelle de besoins progressive, des plus primaires aux plus immatériels. Selon lui, nous devons obligatoirement passer par l’étape précédente pour accéder à la suivante.

On ne s’intéresse pas vraiment aux autres le ventre vide par exemple. Le besoin physiologique (manger, se vêtir, se loger) doit être comblé pour permettre aux besoins de socialisation d’émerger.

Cette caractéristique dynamique est le principal défaut de ce modèle car l’on se rend bien compte que nous avons des besoins pluriels simultanés qui relèvent de plusieurs niveaux.

A l’exception des besoins physiologiques liés à la survie qui sont effectivement une étape préalable à toute autre forme de désir, les autres se chevauchent. Ainsi nous ressentons le désir de nous socialiser à la fois par besoin d’appartenance, par besoin d’estime personnelle mais aussi par aspiration à nous accomplir.

LE “MOTIVATION-MIX”

En marketing traditionnel, on parle de “mix-produit”, pourcentage du budget d’une marque allouée aux 4P : prix , place, produit, promotion. Où l’effort financier de la marque sera-t-il concentré ? Sur un faible prix, une distribution importante, une innovation forte, une publicité massive ?

Je me propose de reprendre ce modèle pour comprendre ce qui motive les comportements des individus. Il suffit alors de mélanger les trois principaux niveaux de besoins pour obtenir le “motivation-mix” fondé sur le ratio PST (primaire, secondaire, tertiaire). Et vive le marketing acronymique  ! 🙂

Ce qui change, c’est donc la proportion de chaque motivation dans nos comportements. Ainsi en schématisant, pour un individu lambda, la lecture d’essais philosophiques sera motivée à 50% par le besoin d’estime de soi (S), à 30% par le besoin de sécuriser sa position sociale auprès de ses employeurs (P) et 20% par aspiration à l’accomplissement (T). Cette personne utilisera la culture, la connaissance à des finalités plus prosaïques que supérieures.

Une autre personne, ayant au contraire un PST de 5-20-75 sur cette même pratique a beaucoup le profil du philosophe véritable : volonté profonde de comprendre, un poil de besoin de socialisation et peu d’intérêt pour les choses matérielles. Spinoza plus que Voltaire…

QUELLE LECTURE POUR LES MEDIAS ?

Maslow ou Epicure sont très utiles pour comprendre les motivations essentielles au fondement de la consommation des médias, comme de tout autre produit. Ils permettent d’adapter le produit ou la communication pour mieux y répondre.

Il permettent aussi de comprendre le positionnement PST principal des marques et produits pour la majorité des utilisateurs :

Besoins primaires : petites annonces d’emploi, de logement, de rencontre (en vue de sexe)

Besoins secondaires : réseaux sociaux, forums, sites d’information, sites de rencontre (en vue de socialisation)

Besoins tertiaires : les mêmes que précédemment mais utilisés à d’autres fins

Ainsi Twitter sert à la fois les besoins primaires : se faire connaître et réseauter pour trouver une position économique plus favorable. Ce sont les ressources économiques qui sont recherchées ici, in fine.

Mais Twitter répond aussi aux besoins secondaires : se socialiser pour se sentir inclus et valorisé. La course aux followers témoigne de la force de cette tendance.

Enfin, l’oiseau bleu nourrit aussi les besoins tertiaires en favorisant l’enrichissement intellectuel cognitif, affectif au contact des autres.

Chacun puisera en chaque outil, média ou support ce qui correspond à son motivation-mix particulier, résultat de son histoire personnelle et de son caractère profond.

twitter words

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TWITTER EST PLUS PRIMAIRE QUE FACEBOOK

Cependant, comme en musique ou en graphisme, il y a toujours une tonalité dominante.

Ainsi pour Twitter, la tonalité dominante des utilisateurs français les plus assidus semble être le besoin primaire : récolter des ressources économiques (même si indirectement). En témoigne le profil professionnel des principaux utilisateurs (chez les émetteurs de messages comme chez les “lurkers”). Mais le besoin secondaire n’est pas très loin, en particulier cette quête d’estime de l’autre.

Une motivation apparemment différente aux Etats-Unis où l’usage récréatif de Twitter a été tiré par le “people” (besoin indirect de socialisation) et une culture peut-être plus propice au “small-chat”.

Pour Facebook, la tonalité dominante est plutôt secondaire, axée sur le besoin de reconnaissance et d’estime de soi. Je mets de côté l’usage communicationnel des marques à travers les fanpages.

DIVERSIFIER LES SOURCES DE MOTIVATION

Les magazines en répondant simultanément à plusieurs motivations renforcent la probabilité d’achat et augmentent l’étendue de leur cible.

C’est ce que fait traditionnellement la presse qui propose de longue date de l’actualité (besoins secondaires de socialisation), des jeux (besoins primaires de plaisir), des services pratiques (besoins primaires “de survie”), des tribunes culturelles (besoins tertiaires de sens)…

Aujourd’hui elle se trouve en difficulté du fait que des motivations auxquelles elle répondait de façon monopolistique lui sont disputés par d’autres (sites de petites annonces, de jeux etc.).

La presse ne pourra donc retrouver ses acheteurs qu’en renforçant la motivation, soit par diversification : agréger d’autres services répondant aux besoins primaires de jeu (ex : quiz d’actualité), ou secondaires (socialisation via sa communauté comme Rue89 ou Médiapart).

Soit par concentration, en s’attachant à répondre aux besoins d’ordre tertiaire (le sens). Sachant que cette dernière option est compliquée car elle implique une diminution de la taille de sa cible. Non que la masse se désintéresse du sens, mais celui-ci ne fleurit que sur le terreau de l’instruction et de l’éducation. Or vu l’accroissement des inégalités culturelles, la société se dirige plus vers le loisir et l’émotion que vers le sens. Cela reste toutefois un créneau élitiste mais sans doute rentable, pour les sites d’info les plus pertinents et exigeants.

A ne se concentrer que sur une dimension ou à compter massivement sur la motivation tertiaire auprès du grand public, la presse se trompe. En d’autres termes, ce n’est pas une meilleure qualité d’information qui justifiera à elle-seule l’acte d’achat de la majorité. C’est une condition nécessaire, mais pas suffisante. A l’image des êtres humains, la presse doit proposer des services complexes et proposer un “motivation-mix” diversifié.

Cyrille Frank

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Crédit photo en CC  ©respres via Flickr.com

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